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Muharrem Ince, ce concurrent que craint Erdogan

TurquieCandidat de centre gauche, Muharrem Ince fait 30% dans les sondages, à trois semaines des élections. Le «Reis» n’est pas tranquille.

À trois semaines du double scrutin présidentiel et législatif, Muharrem Ince faisait halte ce week-end à Istanbul, étape obligatoire dans son marathon électoral. Et pour ce premier dimanche de juin, le candidat du Parti Républicain du Peuple (CHP, centre gauche), la première force d’opposition à Recep Tayyip Erdogan, a vu grand: cinq rassemblements éclair dans des quartiers tenus par l’AKP, le parti islamo-conservateur du président turc. En début d’après midi, cet homme gaillard de 54 ans, ancien professeur de physique reconverti dans la politique, apparaît enfin sur le toit de son bus de campagne pour saluer le millier de personnes rassemblées sur une petite place du quartier d’Eyüp, du nom de ce compagnon d’armes du Prophète, enterré à quelques pas.

L’engouement de la foule pour la candidature de celui qui a été pendant seize ans le député de la petite province de Yalova (région de la mer de Marmara) est aussi indéniable qu’inespéré. Attendu comme un candidat sans grand espoir face à un Erdogan plus que rodé à l’exercice, Muharrem Ince est en train de faire mentir journalistes et observateurs de la vie politique turque. Lors de son premier discours enthousiaste, il a promis d’être un «président impartial», au service des «80 millions de citoyens du pays». Ce vétéran du CHP s’est engagé, s’il venait à battre le «Reis» – toujours largement en tête dans les sondages –, à réinstaurer au plus vite le régime parlementaire ainsi qu’à lever l’état d’urgence, en place depuis bientôt deux ans. À Eyüp, ce dimanche, le candidat Ince ne s’embarrasse pas de grandes promesses et se contente bien souvent de quelques tacles bien sentis à l’égard du chef de l’État. «Je ne vivrai pas dans le palais d’Erdogan avec ses 1000 pièces», lance-t-il ainsi à une foule toute conquise.

Parler aux conservateurs

Pour l’emporter, Muharrem Ince doit impérativement tenter de rallier des électeurs conservateurs déçus de l’AKP, inquiets notamment de la crise économique qui menace le pays. Pour cela, le candidat du CHP a choisi de prendre de la distance avec le totem idéologique de son parti, la défense de la laïcité, pour tenter de ratisser «plus large». Ainsi, le candidat n’hésite pas à rappeler le souvenir de sa famille conservatrice, de sa mère voilée. Il multiplie les rencontres, les discussions avec les couches les plus défavorisées à travers le pays. Geste symbolique, le 4 mai, quelques heures après l’annonce de sa candidature, il a choisi de se rendre dans l’une des mosquées d’Ankara pour la prière du vendredi. «Mais ces gestes ne suffiront pas», estime cependant la politologue Aysen Uysal. «Aux électeurs conservateurs, il doit parler d’économie mais aussi de questions religieuses, de société et surtout d’éducation, un thème très important pour tout le pays ces temps-ci.»

Cette stratégie et cette proximité semblent payer, à en croire les récents sondages. «Avec des intentions de vote autour de 30%, il a d’ores et déjà dépassé le socle électoral traditionnel du CHP. La route du second tour lui est ouverte. Mais il peut même envisager la victoire s’il parvient à rallier les voix des autres candidats de l’opposition», souligne Sinan Ülgen, le président du Center for Economics and Foreign Policy Studies.

Le pari kurde

Dans l’hypothèse d’un duel face à Recep Tayyip Erdogan, Ince sait qu’il pourra compter sur un report important des électeurs kurdes dont les sympathisants du HDP, le parti de la gauche prokurde, affirme l’analyste. Un soutien gagné notamment par le refus de l’élu de Yalova de voter en mai 2016 – contrairement à la consigne de son parti – la levée de l’immunité parlementaire, qui a conduit à l’arrestation de plusieurs députés du HDP, dont le coprésident Selahattin Demirtas (aujourd’hui candidat à la présidentielle depuis sa cellule). Pendant la campagne, le candidat s’est même engagé à résoudre par le dialogue la «question kurde».

Dimanche, à Eyüp, juché sur son bus, Muharrem Ince a à nouveau martelé la première de ses promesses: «Trouver d’abord la paix dans le pays, en mettant fin à la dispute entre les Kurdes et les Turcs». (TDG)


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