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Macron, Collomb, Ginon : les bons coups font les bons amis

Les soupçons de favoritisme qui pèsent sur le financement de la campagne d’Emmanuel Macron ont fait émerger un personnage clé de la scène politique. «L’ami Ginon», patron de GL Events, déjà à la manœuvre à Lyon aux côtés de Gérard Collomb, est désormais indissociable de la trajectoire du Président.

Il n’a pas fallu pousser les murs mais presque. Ce 3 février 2017, s’égayant dans un grand appartement aux couleurs pastel et à la moquette zébrée, près de la moitié des 200 adhérents du Prisme attendent Emmanuel Macron pour un déjeuner VIP. Situé dans le huppé VIe arrondissement de Lyon au deuxième étage d’un hôtel particulier, ce cercle de dirigeants mêle entrepreneurs influents et membres de la grande bourgeoisie rhodanienne. Le candidat d’En marche est en retard. C’est Gérard Collomb, alors sénateur, maire de Lyon et soutien de la première heure, qui est allé accueillir le candidat à l’Elysée sur le quai de la gare. Entre les deux hommes que trente ans séparent, le coup de foudre remonte à l’été 2015, quand le ministre de l’Economie est venu parler à Léognan (Gironde), lors des rencontres d’été de l’aile droite du Parti socialiste, dont Collomb est l’un des piliers.

Lorsque Macron pénètre dans l’un des salons feutrés du club, ses hôtes sont déjà installés. Le candidat fait le tour des convives assis autour d’une dizaine de tables. Les frères Ginon sont là. Il y a l’aîné, Xavier, troisième génération d’une famille de notaires, dont l’étude occupe 800 m2 place Bellecour. Et le cadet, Olivier, qui serre le futur chef de l’Etat dans ses bras. Comme de vieux copains.

Huit mois plus tard, le 27 septembre 2017, Olivier Ginon est accueilli en grande pompe par les Macron, désormais installés à l’Elysée, à l’occasion du «Déjeuner des chefs». Pour la première fois de son histoire, ce sommet de la haute gastronomie créé en 2011 par Olivier Ginon en l’honneur de Paul Bocuse se déroule dans le palais présidentiel. Pour la photo souvenir, Brigitte Macron se retrouve au centre de la myriade de toques blanches. A sa gauche, son époux, à sa droite, Olivier Ginon. Devenu ministre de l’Intérieur, Gérard Collomb fait partie du premier rang. Clic clac. Collomb et Ginon, s’attardent, échangeant quelques mots penchés l’un vers l’autre. L’air réjoui. C’est que, dans son discours inaugural, le président de la République vient de remercier l’«ami» Ginon.

Deux dates, deux accolades, qui résument la propulsion météorique sur le devant de la scène politique d’un homme d’affaires jusqu’alors inconnu du grand public. Olivier Ginon avait ses entrées à la mairie de Lyon, il a aujourd’hui son rond de serviette à l’Elysée. En un an, il est déjà venu au Palais quatre fois, avec son carton officiel. Mais l’Elysée dément tout traitement de faveur : «Ginon n’est ni un ami, ni un visiteur du soir, ils ne sont pas intimes», assure un conseiller.

Né en 1958 à Lyon, quatrième d’une fratrie de six enfants, l’homme d’affaires est le tout puissant patron de GL Events. A 20 ans et son seul bac en poche, il s’est lancé dans le business de l’événementiel avec deux amis d’enfance et une mise de départ de 20 000 francs chacun. Son groupe est désormais l’un des leaders de son secteur. Avec 3 934 salariés, GL Events pèse près d’un milliard d’euros, gère 40 sites (centres de congrès, parcs d’expositions, espaces de réception, salles de spectacles ou enceintes sportives), détient 300 salons et plus d’une centaine de filiales sur tout le globe (lire aussi page 5). Marié à une gynécologue, Olivier Ginon, passionné de rugby, fan de 4 × 4 et collectionneur d’art, a quatre enfants qui ont grandi en même temps que son entreprise. Anne-Sophie, son aînée, est membre du conseil d’administration de GL et directrice générale de Foncière Polygone qui gère les actifs immobiliers de GL Events. Son fils Marc-Antoine a fondé en 2015 sa société M comme Merchandising, devenue l’année suivante l’équipementier officiel du LOU, le club de rugby lyonnais dont Olivier Ginon est le principal actionnaire. On le dit fidèle, rancunier et taiseux. «Comme tous les gros patrons, il déteste la médiatisation, il est hyper méfiant», souligne un salarié de GL Events. Après avoir patiemment fabriqué un géant mondial, Ginon reste seul maître en son empire. Un Jupiter qui va se mettre au service d’un autre.

Car quand Macron se lance dans la course à l’Elysée, il s’appuie dès le tout début de l’aventure En marche sur la machine très bien huilée de GL Events. Au total, sur quatorze mois entre 2016 et 2017, six des meetings de Macron se tiendront dans des salles détenues par l’entreprise lyonnaise, dont les trois premiers - Amiens, la Mutualité et Strasbourg - alors qu’il n’est pas encore officiellement candidat. Révélées par Mediapart, les ristournes concédées par GL Events lors du show qui s’est tenu à la Mutualité le 12 juillet 2016 sont balayées d’un revers de manche par le big boss : c’est du business, en aucun cas du favoritisme. «On peut appeler ça cadeau ou on peut appeler ça professionnalisme, on fait comme on veut, on travaille dans le commerce, nous, on ne travaille pas dans le monde politique où des gens viennent épier nos factures», s’est justifié Ginon début mai sur BFM Business. Comparaison n’est pas raison, insiste le patron, dont ce sera la seule prise de parole sur le sujet. «Les prestations, il n’y en a aucune qui est la même» dans le milieu de l’événementiel, plaide Olivier Ginon. Délicat en effet de comparer les additions présentées aux candidats pour des événements dont, même si les lieux concordent parfois, les dates et les exigences techniques, elles, varient sans cesse. «Des remises, il y en a tout le temps, partout, c’est le cœur de toutes nos négociations commerciales et cela aboutit à des chiffres différents pour des événements qui peuvent sembler similaires», abonde Jean-Eudes Rabut, patron de GL Venues, la filiale gérant tous les sites du groupe. D’autant plus lorsque le meeting de Macon arrive à point nommé au début de l’été quand l’agenda de la Mutualité est vide. Rabut assure qu’aucune instruction n’a été donnée à la direction de la Mutualité pour faire une fleur à Macron : «Il y a des patrons de sites, ils ont des budgets et des taux d’occupation à atteindre. Point.» «En soi, le geste commercial n’a pas un caractère exceptionnel, personne en interne n’a été horrifié quand les médias en ont parlé, analyse un salarié du groupe. Mais c’est sûr que ça s’inscrit dans le contexte sensible des élections.»

Et l’article L52-8 du code électoral stipule bien qu’il est interdit aux personnes morales de fournir «des biens, services ou autres avantages directs ou indirects à des prix inférieurs à ceux qui sont habituellement pratiqués». Dans un communiqué début mai, GL Events a précisé que l’organisation d’événements politiques en France n’avait représenté que près de 0,1 % de son chiffre d’affaires en 2017, qualifiant cette activité de «marginale». Même si le groupe a bien accueilli cette année des meetings de tous les candidats ou presque. «Mon métier est de faire en sorte que mon groupe soit bien perçu par tous les politiques», confiait l’entrepreneur au magazine Lyon Capitale pendant la campagne. «Mais c’est évident que Ginon a le profil de celui pour qui l’idéologie libérale macronienne est prodigieuse, décrypte un dirigeant socialiste lyonnais. La synergie Collomb-Ginon était gagnante-gagnante à l’échelle de Lyon, la synergie Ginon-Macron l’est à l’échelle supérieure.»

L’attelage avec Collomb

En 2001, lorsque Gérard Collomb prend la mairie de Lyon à la surprise générale, profitant des divisions de la droite locale, le socialiste est peu connu des milieux économiques, dont Olivier Ginon, Alain Mérieux ou Jean-Michel Aulas sont les grands noms. En arrivant, le nouveau maire commence par se rapprocher de Ginon, dont l’entreprise est déjà florissante. En 2008, la Tribune racontait un déjeuner entre les deux hommes quelques semaines avant les municipales. Connu pour ses sympathies à droite et son catholicisme farouche, Ginon assure alors au candidat socialiste et franc-maçon que, s’il l’emporte, son groupe s’investira «dans une collaboration sincère, franche, utile aux deux parties», écrit le quotidien économique. Une entente presque logique, dixit le socialiste Jean-Jack Queyranne. «Ginon a étendu son pouvoir en commerçant avec les collectivités territoriales. Il est normal que les liens de proximité avec la mairie se soient renforcés à ce moment-là», considère l’ex-député PS du Rhône qui présida le conseil régional de Rhône-Alpes de 2004 à 2015. Dès ses premiers pas à la tête de la deuxième ville de France, Collomb se rêve en maire bâtisseur. Le nouvel édile veut faire rayonner Lyon, gommer son image de capitale provinciale étriquée. Ginon et Collomb vont consolider à bas bruit cette alliance de raison. La ville assoupie entre Rhône et Saône devient progressivement une destination européenne reconnue pour ses grands événements : la fête des Lumières, les festivals Nuits de Fourvière, Nuits sonores, Quais du polar… Tous bénéficient à des degrés divers du savoir-faire de Ginon. La «collombie» prospère, GL Events va devenir l’une de ses vitrines. Avec le blanc-seing voire l’appui du maire, qui fait parfois des sauts de puce vers la Côte d’Azur à bord du jet privé de Ginon, le groupe met la main, entre autres, sur le parc des expositions Eurexpo et la Cité des congrès avant de devenir le seul maître à bord du stade de Gerland, une fois l’Olympique lyonnais délocalisé dans son grand stade à Décines. Du coup, «en 2008, à l’issue de son premier mandat, face à Dominique Perben, les grands patrons lyonnais ont considéré que le meilleur homme de droite pour gouverner la place, c’était Collomb», raille un socialiste lyonnais. Collomb rempile donc en 2008 puis en 2014.

La rencontre avec Macron

Entre Ginon et le futur président, l’histoire commence à l’automne 2014. François Hollande vient de relancer la candidature de Paris pour les Jeux olympiques de 2024. Tout l’exécutif fait bloc derrière la maire, Anne Hidalgo. Au ministère des Sports et à Bercy, où Emmanuel Macron vient d’être nommé, on décide d’organiser la «filière sport». L’idée, c’est que les entreprises du secteur s’associent lors d’événements en France et raflent ensemble des contrats à l’international. Le sport, c’est un marché mondial estimé à 50 milliards d’euros par an. Début 2015, plusieurs réunions interministérielles sont donc organisées entre les cabinets d’Emmanuel Macron, de Matthias Fekl, chargé du Commerce extérieur et de Thierry Braillard, secrétaire d’Etat chargé des Sports et ancien adjoint de Collomb à la mairie de Lyon. Incontournable du secteur, le nom de Ginon est très vite mis sur la table pour prendre la tête du rassemblement. «C’est Braillard qui propose Ginon, via sa connexion lyonnaise», assure quatre ans plus tard un ancien de l’équipe Macron à Bercy. La boucle est bouclée. Aucun autre candidat ne sera proposé, selon plusieurs sources ministérielles. «On ne voulait pas d’un politique pour piloter le comité, se souvient de son côté Patrick Kanner, ministre des Sports et de la Ville. Le nom de Ginon s’est imposé naturellement quand on a dit qu’il fallait un chef d’entreprise». Le patron de GL Events raconte avoir rencontré Macron pour la première fois à Bercy quelques semaines avant l’officialisation de sa nomination, le 24 avril 2015. «C’est le style de Macron de faire passer des auditions», raconte l’entourage présidentiel. Le jour J, avant d’aller poser pour la postérité devant les photographes, tout le monde passe par le bureau de Macron. «Ils étaient censés se connaître depuis une semaine, on avait le sentiment que c’était de vieux amis, rapporte un témoin de la scène. C’est dû à leurs personnalités respectives : Ginon n’a qu’un but, les liens privilégiés avec les puissants, et Macron profite chaque fois de ses postes publics pour faire fructifier son carnet d’adresses. Ils n’ont même pas à être amis, ils sont dans la conjonction d’intérêts pure.»
La campagne présidentielle

Après dix-huit mois à ronger son frein à Bercy, Emmanuel Macron crée En marche au printemps 2016. Ginon et Macron, candidat sans réseau politique local ni argent public, vont alors se retrouver du côté événementiel de la force. C’est dans une salle du palais des congrès d’Amiens, géré par GL Events, que Macron lance son mouvement politique le 6 avril 2016. Quinze jours plus tôt, le ministre recevait en grande pompe la filière sport et son chef de file lyonnais à Bercy pour une nouvelle réunion. En juillet, c’est le show parisien de la Mutualité. Après son départ de Bercy et avant sa déclaration de candidature en bonne et due forme dans un CFA de banlieue parisienne, le patron d’En marche tiendra début octobre son premier meeting au palais des congrès de Strasbourg, un site cogéré par GL et la mairie. Triple strike. «Une coïncidence totale», assure Jean-Eudes Rabut. La campagne officielle passera par trois autres sites GL : la Grande Halle d’Auvergne à Clermont-Ferrand, le stade de Gerland et à la Porte de la Villette, le 1er mai 2017.

De son côté, le baron mal-aimé du PS Gérard Collomb met rapidement son réseau à disposition du ministre de l’Economie, en commençant par lui prêter une de ses armes de guerre électorale. Jean-Marie Girier, son chef de cabinet à la métropole de Lyon, vient charpenter une équipe macroniste certes motivée mais peu expérimentée. Quitte à porter pendant des semaines une double casquette : selon des échanges par mails révélés par WikiLeaks, Girier le stratège trentenaire a été mis à contribution par les proches de Macron dès le 31 mai 2016, huit semaines après la naissance d’En marche. Il ne quittera officiellement son poste au sein de la collectivité territoriale que le 6 décembre 2017 pour devenir… directeur de la campagne présidentielle. Après la victoire de Macron, Girier reviendra vers Collomb, propulsé à Beauvau.

Ami de très longue date d’Olivier Ginon, Richard Brumm sera l’autre membre éminent de la collombie à mettre ses talents au service d’En marche. Chargé des finances de la ville de Lyon depuis 2008 et de celles de la métropole depuis 2014, ce juppéiste qui n’a «jamais été encarté nulle part» a été un avocat d’affaires influent. La preuve ? Il compte GL Events et l’Olympique lyonnais parmi ses anciens clients. Avocat de Ginon et chargé du budget de Collomb : un biotope idéal pour les conflits d’intérêts ? Brumm dément en bloc tout renvoie d’ascenseur : «J’étais un avocat de procès pour GL Events. En tant qu’adjoint aux finances, je ne participe pas aux prises de décision sur les marchés publics. Je n’ai pas le pouvoir d’aider les copains.» En février 2017, c’est pourtant Brumm qui pioche dans son épais carnet d’adresses pour organiser la journée du 3 février, quand Macron effectue son opération séduction à Lyon. Brumm aussi qui planifie le déjeuner au Prisme, dont il a été président pendant six ans au début des années 2000. Brumm encore qui organise la levée de fonds au Mercure, rue Bonnel, à quelques encablures de son ancien cabinet. Pour lui, au-delà des bonnes relations personnelles entre Ginon et Macron, «à aucun moment il ne s’est agi de favoriser qui que ce soit». Chargé des grands événements au sein de l’équipe municipale, Brumm explique également qu’il n’est pour rien dans le choix de Lyon pour le premier congrès du parti présidentiel, qui s’est tenu le 18 novembre 2017 au Centre des congrès, un site GL Events.

Dans les années 80, Jean-Michel Aulas, Olivier Ginon et Richard Brumm, entre autres, avaient créé le «Club de Cannes». «On était une dizaine, tous en devenir, se souvient Brumm. Une équipe de mecs entreprenants, dynamiques, qui voulaient faire avancer Lyon.» Ils y sont arrivés et ne se sont jamais quittés. En 2013, Olivier Ginon marie l’une de ses filles, Caroline, dans la minuscule église d’Estivareilles (Loire), puis au château de Marandière, une propriété acquise à une petite heure de Saint-Etienne. La noce réunit 500 invités, lyonnais pour l’essentiel. Brumm, Collomb et Aulas sont là, évidemment. D’ailleurs, le marié deviendra cadre marketing à l’Olympique lyonnais l’année suivante.

Laurent Wauquiez, lui, ne fait pas encore partie du décor. Ginon et lui se rencontrent fin 2014 quand le député de Haute-Loire lance sa campagne pour les régionales. Auvergnat à temps partiel, parisien pour le reste, Wauquiez n’est pas introduit dans les cercles lyonnais. Après s’être appliqué à rencontrer les barons locaux, il veille aujourd’hui à ne pas leur déplaire. D’où son silence sur l’affaire des ristournes de GL Events à Macron. «Wauquiez n’a aucun intérêt à hypothéquer l’avenir, décrypte un membre de l’opposition socialiste au conseil régional. Ginon et lui s’apprécient, ils sont devenus assez copains, tout comme Wauquiez et Collomb d’ailleurs. Ce sont des mecs bonhommes, qui te mettent à l’aise, autour d’une bonne bouteille, d’une bonne bouffe.» Ou d’un déjeuner de chefs, à l’Elysée ou ailleurs.

Maïté Darnault , Laure Bretton


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