1969 - Papillon : les Mémoires d'un évadé de Cayenne
 


1969 - Papillon : les Mémoires d'un évadé de Cayenne

André Bercoff savoure les célèbres mémoires d'un bagnard évadé, qui devinrent un best-seller mondial et furent adaptées au cinéma.

Papillon, par Henri Charrière. Laffont, 520 pages, 28 F.

"Aller aux toilettes sans avoir besoin de demander une autorisation : c'est ça, la vie normale." Henri Charrière, alias Papillon, "Papi" pour les intimes, 63 ans, ardéchois de naissance et vénézuélien de nationalité, condamné au bagne à perpétuité, huit tentatives d'évasion et une ultime réussite, commence à raconter son histoire. Cinq cents pages de français oral, de Mémoires intérieurs revécus au présent de l'indicatif par un conteur né qui ignore royalement - et en l'occurrence sainement - la littérature qui se soupçonne, les commissaires techniques du Mot et les inquisiteurs du Contenu. 

Charrière s'avance démasqué, muni d'un seul viatique : "Quel roman que ma vie..." Et se met à table pour un festin nu, cru, un festin d'anthropophage dont il sera difficile de nier la sincérité.

A côté de ce récit, où l'on "entend" sa voix joviale, rauque, aux sonorités amplement méridionales, l'aventure d'Albertine Sarrazin, dont le succès lui a donné l'idée d'écrire à son tour, est une histoire de couventine. Le 26 octobre 1932, un procureur général réclame la condamnation de Papillon, jusqu'ici célèbre à Montmartre pour son habileté à percer les coffres-forts, à présent accusé d'avoir tué un souteneur ; l'avocat dissimulera le manque total de preuves par une éloquence apte à convaincre douze braves jurés : la vie d'un homme dépend d'une joute oratoire. "Combien durent les travaux forcés à perpétuité ?" demande Papillon. Tout de suite, et pour toujours, la fureur de survivre, de s'évader, de se venger, le saisit. 

Un rescapé
Les images défilent à toute allure, et les sons, et les odeurs, et les bagarres, les tortures, le sang : l'univers concentrationnaire des bagnes de la Guyane française. Grâce aux dysenterie, lèpre, coups, sous-alimentation, 80% des pensionnaires n'en réchappaient pas. Mais voici un rescapé. Remuant. Le prévôt sadique de la prison de Caen, il l'ébouillante ; les gardiens de l'hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni, il les assomme et s'évade avec quelques compagnons : 2500 km en mer des Caraïbes, avec, en alternance, les escales du bonheur et celles des barreaux. Le bonheur, il le rencontre à Trinidad, puis à Curaçao, où une famille anglaise, un évêque français, font confiance au "cavaleur" en rupture de bagne ; chez les Indiens Guajiros, qui l'adopteront et où il vivra de chasse et de pêche avec deux épouses ravissantes, déjà persuadé de la supériorité humaine du "bon sauvage" sur le "magistrat licencié de la Sorbonne" ; avec certains commandants de camp qui seront restés humains. 

Les barreaux, il les retrouve après chaque tentative d'évasion, plus solides, plus épais encore, et la voix n'a guère besoin de s'élever pour décrire l'indicible : les faits, comme on dit, parlent d'eux-mêmes. Dans ce récit à l'état pur, une histoire chasse l'autre, un personnage tue l'autre, et une seule rengaine dans la tête de Papillon : tenir. S'enfuir. 

Deux idées difficiles aux îles du Salut, modèles chauffés à blanc de la répression sans fard. "Les Chinois ont inventé le supplice de la goutte d'eau, les Français celui du silence." A l'île Saint-Joseph, les bagnards sont enfermés dans des cages à fauves, au plafond grillagé, bourrées de mille-pattes aux piqûres douloureuses ; c'est l'isolement total : défense absolue de parler, fût-ce à soi-même, de fumer, d'écrire, de sortir ; en deux ans, Papillon aura prononcé deux phrases. Sa recette pour ne pas devenir fou : le rêve. L'imagination prend le pouvoir et devient le plus sûr des paratonnerres. Dans sa tête, du matin au soir, Henri Charrière-Papillon tue à petit feu l'avocat général, fait l'amour comme un dieu avec son Indienne Guajiro, se prélasse sur le sable de Trinidad, s'enfuit en radeau vers une terre enfin hospitalière : ses "chevauchées de l'âme" l'emporteront loin du suicide et de la démence. 

Résident permanent
A l'île Royale, c'est la fin de l'isolement et l'irruption de la jungle communautaire, régie par les rapports de force et d'argent - chaque "dur", depuis son départ de France, a dans l'anus un tube rempli de billets de banque et dans la manche un instrument tranchant. Tout s'achète et se vend : nourriture, outils, surveillants, jeunes éphèbes. Notre conteur se doit naturellement d'être le héros de cette petite planète : le récit pullule de témoignages de déférence, d'adhésion et de dévouement à "Papi", qui devient très vite, où qu'il se trouve, chef de bande et initiateur des "cavales" les plus spectaculaires.

C'est en 1941 qu'il réussira enfin son évasion, quittant l'île du Diable - où fut interné Dreyfus - sur un vieux caisson, et débarquant libre à Georgetown, en Guyane britannique, puis au Venezuela où il connaîtra son dernier Treblinka tropical : Eldorado. Il sera définitivement libéré en août 1944 par les autorités de Caracas, qui lui accordent la qualité de résident permanent. "Au Venezuela, dit Charrière, j'ai rencontré des hommes qui ont accepté de me donner une chance. Qui ont pensé que j'avais suffisamment payé comme ça, et qu'il n'y avait pas de raison de considérer automatiquement un ancien bagnard comme pestiféré pour la vie. Ils avaient mesuré la disproportion entre le délit et la répression. Combien de jeunes n'a-t-on pas embourbés à jamais dans le chemin de la pourriture en les mêlant, pour un simple vol, aux pires criminels ?" 

L'appétit de vivre
Le conteur s'arrête. Il a parlé sans arrêt, chaleureusement : revanche sur les silences forcés d'antan. Tout est resté présent, précis, dans sa tête : l'exercice de la solitude. Il a essayé d'expliquer l'enfer et la manière de s'en sortir, le désespoir d'où jaillit l'espérance, la désobéissance nécessaire à un ordre imbécile, la soumission tactique à un pouvoir provisoirement supérieur, l'entêtement au-delà des échecs, et surtout le féroce appétit de vivre qui lui faisait, à chaque fois, reprendre des forces, pour la "prochaine". 


Il a montré, une fois de plus, l'importance capitale, dans pareilles conditions, d'une rondelle de citron, d'une cigarette clandestine ou d'une boîte de lait concentré, devenues, par leur présence même, bulletins de victoire. Il n'a fait aucune attention à la syntaxe ou au rythme. Il regrette, n'étant "ni intellectuel ni poète", de n'avoir pu restituer certaines émotions autrement qu'en clichés plus ou moins ronflants : mais il tient qu'aux pires moments la bonté de certains êtres, la noblesse de leurs gestes, l'ont empêché de céder au néant.

Source: l'Express


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