La Seconde Guerre mondiale vue de Russie
 


La Seconde Guerre mondiale vue de Russie

Livre • Qui souhaite comprendre l’histoire russe de la première moitié du siècle dernier doit lire Julian Semonov. Ce maître soviétique du roman d’espionnage est à l’égal du brillant romancier britannique John le Carré. (Par François Eychart, Paru dans Les Lettres françaises)

La narration de la Seconde Guerre mondiale fait partie des éléments de l’opposition entre l’Est et l’Ouest. Depuis la chute de l’URSS, l’Occident domine ce terrain et donne sans vergogne de ce conflit l’image qui lui convient. Ainsi a-t-on pu découvrir avec effarement, dans un film qui a connu un large succès, que le camp d’Auschwitz avait été libéré par l’armée américaine sans que cela constitue un scandale majeur. Les Russes s’en sont indignés, comme de bien d’autres atteintes à leur histoire, mais sans résultat tangible.

La Taupe rouge de Julian Semenov fait partie de ce qui pourrait être considéré comme la réponse russe à cette déconstruction accélérée de leur histoire. Les qualités de romancier de Semenov comme le choix de ses sujets lui ont donné le rôle de défenseur de leur histoire que les Russes affectionnent. Zakhar Prilépine, excellent romancier qui sait parler haut et fort de la Russie d’aujourd’hui, donne dans une préface très documentée tous les renseignements qui permettent de comprendre comment ce rôle est échu à Semenov plutôt qu’à d’autres.

Fils d’un responsable politique soviétique proche de Boukharine («l’enfant chéri du parti» selon Lénine et qui fut exécuté en 1938, ndlr), Semenov connut la grandeur de l’URSS et ses aspects sombres.Quand son père, qui n’avait pas été inquiété lors du procès contre Boukharine en 1937, fut arrêté en 1952, il se démena contre cette arrestation, sans autre résultat que d’être exclu de l’université. La vie pourtant continuera: il apprend six ou sept langues, épouse la fille de Nikita Mikhalkov, l’auteur de l’hymne soviétique, fait ses débuts littéraires, devient journaliste, couvre des conflits dans le monde entier, fréquente Andropov, le chef du KGB devenu ensuite secrétaire général du parti communiste. Très intéressé par la qualité des romans de Semenov et par ses personnages, qui lui semblent parfaitement correspondre aux authentiques agents secrets, Andropov le soutient dans sa carrière.

De fait, avec ses divers types d’espions, dont Stierlitz, agent soviétique infiltré au sommet de la hiérarchie nazie, Semenov procède à une passionnante exploration de l’univers nazi sur lequel se focalise l’attention. Très influencé par la littérature américaine, en particulier par Hemingway et sa maîtrise des dialogues, il sait rendre captivante la moindre scène. Le succès littéraire se double vite d’adaptations cinématographiques et télévisées qui font fureur. Malheureusement Semenov, dont on ne peut dire qu’il s’était économisé, meurt prématurément d’un AVC.

L’affrontement Est/Ouest version russe

La Taupe rouge que présentent les Éditions du Canoë tourne autour des négociations secrètement menées par des chefs nazis de haut rang avec Allen Dulles à Berne en 1945. L’objectif était d’arriver à une paix séparée entre Allemands et Anglo-américains, permettant à l’Allemagne de continuer la guerre contre la seule URSS. En fait, il s’agissait d’une rupture de l’alliance entre les trois puissances en guerre avec l’Allemagne hitlérienne, dans le dos de Roosevelt qui va bientôt mourir, mais non ignorée de Churchill. De telles tentatives eurent lieu et furent dénoncées par Staline avant d’avorter. Elles ne contribuèrent pas peu à dégrader les relations entre les trois puissances et trouvèrent leur prolongement dans la reddition accélérée des forces allemandes du front ouest et la résistance farouche a contrario sur le front est.

La Taupe rouge replace le lecteur au cœur du conflit Est/Ouest naissant. C’est un livre à lire pour tous ceux qui ne veulent pas se contenter d’une seule vision de l’Histoire et qui n’acceptent pas qu’elle soit encore et toujours prisonnière des affrontements du passé. Les Éditions du Canoë annoncent vouloir se lancer dans la traduction des autres ouvrages de Semenov. Excellente nouvelle à tout point de vue.

La Taupe rouge, de Julian Semenov. Éditions du Canoë, traduction de Monique Slodzian, préface de Zakhar Prilépine, 480 pages, 23 euros


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