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Johann Chapoutot: 'Pour les nazis, l’idée selon laquelle une culture serait universelle est un non-sens'

Historien spécialiste de l’Allemagne moderne et contemporaine, l’auteur des ouvrages le National-Socialisme et l’Antiquité (Presses universitaires de France, 2008) et la Révolution culturelle nazie (Gallimard, 2017) éclaire les fondements et les ressorts de l’idéologie du IIIe Reich.

Pour reprendre l’expression du titre de votre dernier ouvrage, en quoi le nazisme a-t-il constitué une « révolution culturelle »  ?

Johann Chapoutot Je n’emploie pas le mot culture au sens où l’on parle de belles lettres ou de beaux-arts mais au sens de vision du monde, de Weltanschauung pour reprendre un terme qui a été utilisé par les nazis mais qui est, à l’origine, un terme technique de la philosophie passé à la politique. La culture nazie, ce sont ses présupposés, ses postulats, ce qui constitue le cadre mental de perception et d’interprétation du réel des nazis. Les nazis estiment que la culture a été faussée. Par l’évangélisation chrétienne tout d’abord qui est à leurs yeux une judaïsation de la germanité, par l’humanisme ensuite, par la Révolution française et ses suites enfin, bref, par tous les universalismes qui sont venus violer l’individualité, l’authenticité et la particularité des peuples germaniques. Les Allemands, pour les nazis, ce qui est le cas de tout être vivant sain, ont d’abord été préoccupés d’eux-mêmes. Or, on leur a appris à se préoccuper d’autrui. Cela a conduit à la dégénérescence de la germanité, par le mélange des sangs, par le soin apporté aux malades, par le respect de l’ennemi… bref, par toutes ces valeurs chrétiennes, kantiennes, révolutionnaires, universelles que les nazis combattent. Il faut donc pour eux opérer une révolution dans la culture, révolution au sens étymologique de retour à l’origine. Les nazis sont tellement antirévolutionnaires, tellement opposés à la Révolution française, qu’ils emploient le terme révolution au sens de 1788 et non pas au sens de 1789.

Ce point avait été souligné par Politzer dans sa polémique contre Rosenberg, pouvez-vous préciser en quoi le nazisme se voulait un effacement de l’événement de la Révolution française ?

Johann Chapoutot La Révolution française, aux yeux des nazis, a été un des moments les plus néfastes de l’histoire du monde. L’idée selon laquelle une culture serait universelle est un non-sens pour eux. Un non-sens qui, d’ailleurs, sert les intérêts particuliers des Français, des Britanniques ou des Américains, etc. Cette universalité a un impact biologique. Elle détruit la race nordique. La Révolution française en tant qu’irruption et aggravation de l’universalité est vue comme un phénomène biologique d’insurrection du tiers état plébéien gallo-romano-judéo-arabe contre les élites aristocratiques germaniques, c’est-à-dire le sang bleu. Inversement, dans l’article d’un biologiste nazi, l’assassinat du « judéo-sarde Marat », petit, trapu, poilu, mat de peau, par la blonde Charlotte Corday est interprété comme une insurrection du bon sang germanique contre le sang mélangé et dégénéré. A contrario, la Terreur est présentée comme une entreprise génocidaire de la plèbe raciale qui veut éliminer et détruire biologiquement l’aristocratie germanique. Il faut remettre les choses à l’endroit, disent les nazis. Remettre l’élite à la place qu’elle doit occuper, c’est-à-dire en situation de domination raciale, politique, militaire et économique. Il faut remettre la plèbe là où elle doit être, c’est-à-dire en situation d’esclavage parce que toute bonne communauté raciale fonctionne sur l’esclavage sur le modèle de la Sparte antique.

L’interprétation de l’Antiquité grecque est un enjeu culturel de premier plan en Europe depuis la Renaissance, singulièrement en Allemagne. Cela a été l’un de vos premiers champs d’investigation, comment les nazis s’inscrivent-ils dans cette tradition ?

Johann Chapoutot Le rapport au précédent grec a été prévalent dans les pays d’expression allemande depuis la Renaissance en raison, notamment, du fait que le patrimoine romain avait été préempté par l’Église catholique et par le grand voisin français. Luther s’inspire de la grammaire grecque pour créer la langue allemande quand il traduit la Bible. Philipp Melanchthon – de son vrai nom Schwarzerd –, son complice, est un excellent helléniste. Cette tradition se poursuit avec Winckelmann au XVIIIe siècle et se développe aux XIXe et XXe siècles, l’exceptionnalité grecque étant considérée comme étant homologue à l’exceptionnalité allemande, tout un jeu d’analogies étant tissé entre la situation des Grecs et des Allemands. Au XIXe siècle, un nouveau Philipp, bicéphale, Guillaume Ier et Bismarck, unifie les cités allemandes divisées en 350 États depuis les traités de paix de Westphalie à la manière des cités grecques, dans un grand empire. Cette analogie est développée par de grands penseurs, de Hegel à Nietzsche et jusqu’à Heidegger. Ce qui est différent avec les nazis, c’est qu’eux racialisent la chose. Ce qui était de l’ordre de l’affinité élective, culturelle, linguistique, qui pointait quand même vers une communauté de substances cependant, parce que des Goethe, des Nietzsche, des Humboldt disent tellement que la langue allemande est homologue à la langue grecque qu’on peut supposer une familiarité d’ordre sinon racial, le mot n’existe pas vraiment, du moins substantielle dans leur esprit. Les nazis ne s’embarrassent pas de subtilités. Ce sont des racialistes déterministes, des biologisants convaincus qui estiment que les cités grecques ont été fondées par des tribus germaniques qui ont émigré du nord, du sud de la Scandinavie et du nord de l’Allemagne, qui n’était pas développé parce que le climat ne le permettait pas, mais qui, sous des cieux plus cléments, dans le Sud méditerranéen, ont pu réaliser une sorte de photosynthèse culturelle qui a déployé la philosophie, le droit, l’architecture, la géométrie, le théâtre, etc. Les jeux Olympiques de 1936 permettent de montrer au monde entier, par la course de relais de la flamme olympique que les nazis ont inventée, flamme qui part d’Olympie et remonte jusqu’à Berlin, que le feu sacré de la race aryenne et de sa culture ne se trouve plus dans une Grèce, qui a été laminée par l’immigration d’Asie mineure, de Syrie, de Turquie, etc. et où la germanité a totalement disparu ou quasiment, mais à Berlin désormais.

Autres matrices de l’idéologie du IIIe Reich, la biologie et le darwinisme social. Quels rôles jouent-ils dans la Weltanschauung des nazis ?

Johann Chapoutot Le darwinisme social est une idéologie capitaliste et coloniale qui constitue la théorie d’une pratique. La pratique, c’est le capitalisme des métropoles avec ses inégalités et ses atrocités et, à l’extérieur, le colonialisme. Capitalisme et colonialisme, foncièrement inégalitaires, se trouvent légitimés et justifiés par l’onction de la nature. Il n’y a rien à critiquer ou à transformer dans ces ordres sociaux et géopolitiques, puisque c’est la nature, donc la nécessité naturelle, qui a disposé que vous étiez au sommet et que d’autres étaient en bas. Cette idée se développe d’abord en Grande-Bretagne, ensuite en France et aux États-Unis. Elle ne vient que tardivement en Allemagne avec les Fondements du XIXe siècle, de Houston Stewart Chamberlain, qui paraît en 1899. Sur fond d’angoisse démographique à l’époque en Allemagne, de faiblesse territoriale et nutritive de l’Allemagne qui est trop étroite pour cette race en expansion, tout cela nourrit bien évidemment l’idéologie pangermaniste, expansionniste, etc. Les nazis en sont les héritiers de manière très épigonale. Ils n’ont rien inventé ! Mais ils se fondent sur le môle très dur de la science pour dire que la race germanique est attaquée biologiquement depuis des millénaires parce qu’elle n’a jamais su se défendre. D’abord, parce que les Allemands sont naturellement bons. Ils sont producteurs de culture. Ils sont gentils. Ils sont pacifiques. Ensuite, parce qu’ils n’étaient pas éclairés par la science. La science du XIXe siècle vient révéler les lois de l’histoire qui sont les lois de la nature. Dès lors, disent les nazis, notre génération a une responsabilité morale écrasante qui est qu’on ne peut plus faire semblant et ne pas agir, sinon nous allons mourir. L’Allemagne, dans leur perspective, on l’a bien vu pendant la Première Guerre mondiale, est l’objet d’une volonté de destruction politique et militaire, certes, mais également biologique de la part de puissances coalisées dirigées, naturellement, par une internationale juive.

Certains aspects d’une espèce de souci pour la nature sont présents dans l’idéologie nazie tel le végétarisme ou ce qu’on pourrait appeler l’animalisme, Hitler se présentant lui-même, dans Mein Kampf notamment, comme le sauveur de la planète et le sauveur de la vie. Quels rôles jouent-ils ?

Johann Chapoutot Effectivement, les nazis ont été des législateurs informés, soucieux de la protection de la nature et des animaux. La volonté nazie de protéger les animaux est un vieil argument antisémite qui vise l’abattage rituel dans le cadre de la kashrout. Dans le film d’appel au meurtre, le Juif éternel, on a une longue scène d’abattage qui montre l’atrocité de cette chose. C’est une longue scène qui suscite à dessein le malaise. Selon les nazis, évidemment, ces gens-là sont bien pires que les animaux – pour les nazis, les juifs ne sont pas des hommes, ce ne sont même pas des sous-hommes, ce ne sont même pas des animaux, ce sont des bactéries. Quand on regarde d’un peu plus près, on se rend compte que ces législations étaient déjà prêtes sous la République de Weimar. Maintenant, dans la pratique, les nazis se contrefichaient complètement de la nature. Ce qu’ils appellent nature, c’est la guerre ! La guerre de tous contre tous ! La guerre de la race comme espèce animale contre une autre espèce animale pour la maîtrise d’un territoire, l’appropriation de ses nutriments et son développement biologique par l’enfantement. C’est cela leur vision de la nature. C’est une vision sociale-darwiniste qui n’a rien de bucolique, mais qui est totalement indexée sur l’expérience de la Grande Guerre. Dans ces conditions, si la nature, c’est la guerre, les paysages « naturels » sont secondaires ! Ils doivent être exploités de manière rude et implacable. Les nazis ont, en fait, été les plus grands destructeurs de l’environnement allemand qui soient. Par leur politique agricole avec des intrants chimiques en masse. Par leur politique de développement industriel à tous crins. Par l’exploitation et la destruction de forêts, de zones humides et de zones montagneuses. Ils ont détruit, excavé, asséché. Par exemple, la grande cité de vacances de Rügen, à Prora, un front de bâtiment de 10 000 lits sur 4,5 km de long, a été construite sur des zones humides protégées, sur des lagunes magnifiques, détruites sans vergogne par un bétonnage et un dragage monstrueux. Pour les nazis, la nature est un fond d’énergie dans lequel on doit puiser, que l’on doit exploiter de la même manière qu’ils considèrent la main-d’œuvre concentrationnaire comme un fond d’énergie à exploiter jusqu’à épuisement.

Dans quelle mesure cette histoire du nazisme d’avant-guerre, qui est un des principaux champs de vos investigations, peut nous instruire aujourd’hui dans le contexte du retour des extrêmes droites dans le monde, en Europe et aux États-Unis ?

Johann Chapoutot Comparaison n’est pas assimilation. Les extrêmes droites européennes qui manifestent leur bonne santé un peu partout, en Allemagne, en Autriche, aux Pays-Bas, en France, etc. ne sont pas nazies. Bien sûr, en leur sein, il y a des nostalgiques du fascisme et du nazisme. Le Front national, par exemple, a été fondé par d’anciens Waffen-SS, c’est une histoire connue. Mais ces droites extrêmes ne sont pas nazies au niveau de leurs idéologies, de leurs propositions discursives et politiques. Il y a plutôt en elles un replâtrage synthétique de nombre de traditions d’extrême droite et contre-révolutionnaires qui existent en Europe depuis le début du XIXe siècle. Cela dit, s’il fallait tirer un enseignement, sinon une leçon de l’histoire du nazisme, pour rester très général, c’est qu’il faut prendre au sérieux les idéologies. Le discours nazi a été convaincant et séduisant pour des gens qui se posaient des questions sur eux-mêmes, sur leur temps, sur leur position dans le monde, sur leur avenir, sur les malheurs du passé et du présent. Il est très difficile de considérer que le nazisme a pu être un système de vision du monde séduisant et convaincant. Pour essayer de le comprendre, un peu d’histoire peut aider.

Un appel à la viligance intellectuelle
Professeur d’histoire contemporaine  à l’université Paris-Sorbonne (Paris-IV), Johann Chapoutot est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur le fait et l’idéologie nazis. Portant plus particulièrement sur l’histoire de l’Allemagne d’avant-guerre, son œuvre, jalonnée par les livres le National-Socialisme et l’Antiquité (PUF, 2008), le Meurtre de Weimar (PUF, 2010), la Loi du sang. Penser et agir en nazi (Gallimard, 2014) ainsi que sa récente Révolution culturelle nazie (Gallimard, 2017), vient bousculer la représentation convenue de ce phénomène historique dont l’ombre portée sur notre histoire est un appel sans cesse réitéré à la vigilance.

Entretien réalisé par Jérôme Skalski


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