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Le feu du massacre de Sivas brûle encore après 25 ans

Le 2 juillet 2018, à Sivas, ville turque d’Anatolie centrale, aura lieu la 25ème commémoration du massacre perpétré par des islamiques radicaux où 37 personnes périrent dans les flammes de l’hôtel Madımak.

Des manifestations seront organisées devant l’hôtel Madımak à Sivas en Turquie, mais également en Europe et dans divers pays du monde le 2 juillet 2018 pour commémorer les 25 ans de ce drame. Alévis et défendeurs des droits de l’Homme réclament toujours justice pour cette catastrophe organisée au cours de laquelle les pouvoirs en place ne sont pas intervenus. Les événements de 1993 s’inscrivent pleinement dans ce processus de persécutions de la communauté alévie dont la genèse remonte à l’Empire ottoman et qui s’est amplifié avec la politique de turquisation du pays. Les répressions n’ont jamais cessé et les dérives de l’État d’islam qu’est devenue la Turquie actuelle entretiennent cette volonté de discriminer cette minorité qui rassemble pourtant presque un quart de la population turque.
Après toutes ces années, le gouvernement turc refuse de reconnaître le massacre de Sivas. Les responsables de l’époque dont devenus les députés d’aujourd’hui ou ont trouvé leur place dans le gouvernement turc. D’autres se sont installés en Europe. Mais le feu qui a détruit 37 vies le 2 juillet 1993 ne s’est pas éteint  dans la mémoire des alévis. Retour sur ce qu’on qualifie « le massacre de Sivas ».

Sivas, située en Anatolie, à 400 kilomètres à l’est de la capitale, Ankara, accueille, début juillet 1993, le festival en la mémoire de Pir Sultan Abdal, poète alévi du XVIe siècle, chef religieux autant que politique qui reste une figure emblématique de la culture alévie.

De nombreux artistes, poètes (Metin Altıok, Behçet Aysan, Hasret Gültekin, Ugur Kaynar), écrivains (Aziz Nesin, Asım Besirci), musiciens (Arif Sag, Nesimi Çimen, Muhlis Akarsu, Edibe Suları…) alévis célèbres sont invités par les organisateurs du festival dont l’association alévie locale, Pir Sultan Abdal (PSAD) avec le soutien de la Direction départementale de la culture ainsi que la préfecture.

Sont prévues au programme des conférences, des représentations théâtrales ainsi qu’une exposition de livres avec séances de signatures. Parmi le public présent, se trouvent de nombreux jeunes, membres d’associations alévies culturelles locales.

Les ennemis du pays sont les non-musulmans

Fondée sous l’impulsion de Mustafa Kemal Atatürk, la Turquie moderne est une république laïque. Mais suite aux diverses expulsions, massacres et génocides perpétrés par l’État turc au fil des années, cette pseudo laïcité a laissé place à un pays musulman dans sa quasi totalité où la conception du nationalisme est étroitement lié à la religion musulmane sunnite. Et pour le pays, les ennemis sont les non-musulmans. Or les Alévis, branche hétérodoxe libérale de l’islam chiite, forment à eux seuls approximativement 20 % de la population de la Turquie. Ils cultivent un mode de vie empreint de tolérance et d’humanisme, rejetant le dogme et la rigidité de la religion officielle. Ils revendiquent la liberté de pratiquer un rituel religieux mixte, où la musique et la danse sont omniprésentes ainsi que la liberté de s'affranchir du jeûne ou de boire de l'alcool. Et c’est pourquoi, s’autorisant ce que les musulmans rigoristes s’interdisent, ils sont considérés comme « infidèles » par l’islam majoritaire.

En 1993, la municipalité de Sivas, comme sa population, est majoritairement réactionnaire et islamiste. Le maire de l’époque, Temel Karamollaoğlu, est membre du Refah, (parti du bien-être), parti politique islamiste turc.

« Sivas sera le tombeau d’Aziz »

Mais c’est également à cette période que les tensions provoquées par la parution des Versets sataniques font rage. Publiés en 1988 par Salman Rushdie, écrivain britannique d’origine indienne, ils font référence à un épisode hypothétique de la vie de Mahomet, connu sous le nom de prédication des Versets sataniques. Cependant, cet épisode est réfuté par certains courants de l’Islam qui ne lui reconnaissent aucune authenticité. L’ouvrage est très vite qualifié de blasphématoire par les rigoristes musulmans. En février 1989, une fatwa de mort sera publiée par l’ayatollah Khomeini contre les éditeurs et l’auteur, le contraignant à entrer dans la clandestinité.

Or, est invité au festival de Pir Sultan Abdal, l’écrivain sunnite, Aziz Nesin, connu pour revendiquer publiquement son incroyance. Mais dans un pays comme la Turquie, où laïcité et athéisme sont deux notions bien distinctes, il n’est pas sans danger de se proclamer athée en public ou devant les médias. À cela s’ajoute depuis le 26 mai 1993, son initiative de publier au nom de la liberté d’expression, les tant décriés Versets sataniques qu’il a entrepris de traduire… Pour toutes ces raisons, sa présence à Sivas est jugée provocatrice. Et des tracts anonymes distribués les jours précédents, dans la ville ainsi que dans les mosquées, attaquent Aziz Nesin, ainsi que « ces gens amis du démon » qui revendiquent la liberté d’expression, de conscience et d’opinion. On peut y lire : « C'est le moment de remettre l'islam à sa place », où la mouvance islamiste radicale, soutenue par les mouvements ultra-nationalistes, en appelle à la mise en place de la charia, « qui mettra fin à l'oppression » : « Sivas sera le tombeau d'Aziz ! ». Le préfet, Ahmet Karabilgin, kémaliste nouvellement nommé, n’échappe pas non plus aux menaces car « il a autorisé Aziz Nesin à se promener dans Sivas en insultant les musulmans ». Mais quelques heures avant le drame, personne ne prête une réelle importance à la teneur extrémiste de ces propos.

« La république a été fondé ici, c'est ici qu'elle va s'écrouler ! ».

Le 1er juillet, première journée du festival, est marqué par un premier évènement  d’importance : une conférence d’Aziz Nesin, au Centre culturel, en présence du maire, du préfet ainsi que des officiels. La salle est comble. Il affiche alors publiquement ses opinions en rappelant son athéisme : « Je n'ai pas de religion et je suis contre les croyances religieuses », affirme-t-il, ajoutant une précision de poids : « … je respecte tous les croyants, mais j'ai un peu plus de respect pour l'alévisme ». Puis il en explicite les raisons : « Vous savez bien que je n'accorde aucune importance aux questions de race, mais les Turcs les plus authentiques, ce sont les Alévis, car leurs coutumes font vivre les vraies coutumes turques, ce sont eux qui les maintiennent en vie ». Or ses propos sont considérés comme blasphématoires tant au niveau politique que religieux. Cette première journée se termine cependant dans le calme sans aucun autre incident à déplorer.

Le 2 juillet est une journée de signature pour les écrivains invités : Aziz Nesin, Metin Altıok, Asım Bezirci, Ugur Kaynar et Behçet Aysan. Un grand nombre de personnes sont présentes, essentiellement alévies et beaucoup de jeunes également dont une étudiante hollandaise.

À midi, une équipe de l’agence Ihlas se rend sur place afin d’interroger Aziz Nesin qui, face à un public hostile justifie les propos tenus la veille. Il retourne ensuite à son hôtel, le Madımak, où sont logés la plupart des invités qui le rejoignent dans l’après-midi. Des jeunes, membres de troupe de semah (danses rituelles), dont l’étudiante hollandaise Carina, se réfugieront également à l’hôtel.
Les tensions déjà palpables prennent de l’ampleur dès la fin de l’interview. En effet, non loin du centre culturel, se trouve la mosquée Selim Aga Camii. Le festival a également lieu dans le centre de Sivas, dans la Buruciye, ancienne médersa historique proche de la mosquées Kale Camii et de la grande mosquée. Or une troupe de théâtre se met à jouer du tambour traditionnel (davul) troublant le silence durant la grande prière du vendredi. Un policier en civil intervient afin de mettre fin aux battements de davul « qui occasionnent une gène pour les musulmans ». Et cet incident s’ajoute aux tensions provoquées par l’interview d’Aziz Nesin.

Après la prière, un millier de personnes se regroupent autour de la grande mosquée. On peut y voir des barbus excitant une foule essentiellement masculine devant des policiers sans équipement ne sachant manifestement pas comment réagir. On entend alors les premiers slogans : « L'armé de Mahomet est la terreur des laïques ! », ou encore « La république a été fondйe ici, c'est ici qu'elle va s'écrouler ! ».

La foule, armée de pierres et de bâtons, se dirige ensuite vers la préfecture où elle caillasse les murs du bâtiment puis vers le Centre culturel, dévastant sur son passage diverses statues emblématiques : celle de Pir Sultan, du chien Kangal, symbole de la région ainsi que celle d’Atatürk. Devant la montée de violence, le préfet sollicite l’intervention d’une unité militaire. Seuls 32 soldats sont affectés pour intervenir. Puis il appelle le ministre de l’intérieur, Mehmet Gazioglu qui contacte le maire. Mais celui-ci minimise la menace en affirmant qu’il s’agit « de musulmans qui réagissent contre une provocation, il n'y a pas de quoi paniquer ». Toujours sur la demande du préfet, le maire va s’adresser aux 3 000 personnes présentes et semble parvenir à les disperser.

« Nous contrôlons la situation, ne vous faites pas de souci »

Mais c’est sans compter sur les provocateurs appartenant à l’extrême-droite religieuse. L’émeute se dirige alors vers l’hôtel Madımak, où se trouve Aziz Nesin. Bientôt 5 000 personnes assiègent l’hôtel malgré la présence d’un cordon de policiers sous-équipés sous les cris de «À bas la laïcité ! Nous voulons la charia ! ». Les vitres sont brisées à coup de jets de pierres. Les toits des bâtiments voisins sont investis pour lapider les étages. À l’intérieur, le seul choix est de se réfugier dans la cage d’escalier.

L’écrivain, Asim Bezirci, alertera le gouvernement et Aziz Nesin parviendra à joindre le préfet ainsi qu’Erdal Inönü, le vice-premier ministre. Celui-ci contacte le préfet qui affirme, ignorant que la foule a attaqué l’hôtel Madımak : « Nous contrôlons la situation, ne vous faites pas de souci ».
Les forces de l’ordre parviennent cependant à bloquer l’accès à l’hôtel aux 15 000 assaillants maintenant présents. Le maire revient et tente en vain de lancer un appel au calme : « Pour l'amour de Dieu, dispersez-vous ! Vous avez suffisamment montré votre colère ! ». La seule réponse de la foule est : « Kafir Aziz ! Aziz l'infidèle ! ».

S’ensuit alors un jeu de chaises musicales où le général en chef d’État-major, Doğan Güres, propose au préfet, qui refuse de prendre toute décision, de « nettoyer cette foule de bigots ». Le commandant de garnison, à son tour alerté, reste inactif, attendant en vain les ordres du préfet.

« Retournez cramer là -dedans ! »

Lorsque les émeutiers parviennent à rompre le cordon de policiers, le lobby de l’hôtel est alors envahi, et le mobilier jeté par les fenêtres. Les assiégés tentent alors de faire barrage. Les plus jeunes en bas et les autres, retranchés dans la cage d’escalier.

Quarante militaires, sur ordre du général, tentent d’intervenir puis très rapidement se contentent d’assister à la scène à distance.

Puis le pire se produit. Une voiture située devant l’hôtel est incendiée sous les cris de la foule : « Dieu est grand ! La Turquie est musulmane ! ». Le feu se propage jusqu’à atteindre l’hôtel où tout est inflammable. Les assiégés doivent faire face aux flammes et ainsi qu’aux émanations toxiques.

L’horreur de la situation ne s’arrête pas là : impossible de s’échapper car les étages supérieurs sont lapidés depuis les bâtiments proches. Certains assiégés, plus chanceux, finissent par trouver une ouverture menant à un immeuble voisin, mais qui n’est autre que le siège départemental du BBP (Parti de la grande unité) où les premières victimes sont accueillies par des militants islamistes et ultra-nationalistes qui les repoussent en leur disant : « Retournez cramer là-dedans ! »

Lorsque les pompiers arrivent enfin, sans casque, ni tenue de protection, la grande échelle est montée et Aziz Nesin parvient à descendre sous les coups, les huées, ainsi que les menaces de mort. Puis, parvenu au milieu de l’échelle, un pompier le pousse dans le vide. Blessé, l’écrivain est mené à l’hôpital pendant que Cafer Erçakmak, conseiller municipal, harangue la foule.

L’incendie est éteint. Trente-six personnes ont péri à l’intérieur, la majorité asphyxiée : treize artistes, musiciens, chanteurs, écrivains, poètes, photographe, caricaturiste, mais aussi dix-neuf jeunes de 12 à 24 ans (dont Carina, l’étudiante hollandaise), deux employés de l'hôtel... et deux émeutiers. Cinq jours plus tard, le poète Metin Altıok, décède à la suite à ses brûlures et sera la trente-septième victime.

« Il n'y a aucune victime parmi notre peuple »

La foule n’ayant pas pu attraper Aziz Nesin retourne alors à la préfecture et lapide le bâtiment. Le préfet est seul. Les vitres sont brisées et la porte d’entrée défoncée. Dix-huit gendarmes dépêchés sur les lieux parviennent cependant à faire reculer la foule mettant un point final au massacre de Sivas. Tansu Çiller, première ministre au pouvoir depuis une semaine, prononce ces paroles historiques : « Grâce à Dieu, il n'y a aucune victime parmi notre peuple qui était autour de l'hôtel » et Süleyman Demirel, le président de la république, estime quant à lui que la journée du 2 juillet reste un « événement isolé » dû à d'« importantes provocations qui ont soulevé le peuple. Les forces de sécurité ont fait ce qu'elles ont pu. Il n'y a pas eu d'affrontements, seulement des victimes dans l'incendie d'un hôtel ».

Dès le 3 juillet, Aziz Nesin est déclaré coupable par les médias. Le rédacteur en chef de Hürriyet, Ertugrul Özkök, affirme : « Nous sommes dans l'obligation de réfléchir à cela : ce qui est arrivé à Sivas provient de ce que, sous couvert de 'liberté d'expression', des personnes se permettent des provocations, et un comportement qui serait reprouvé même dans les démocraties les plus développées ».

La justice applique le délai de prescription...

Cent quatre-vingt-dix personnes sont arrêtées dont 124 sous le chef d’inculpation suivant : « participation à un soulèvement visant à abolir la nature constitutionnelle laïque de l'État, et à fonder un État religieux ». Fin 1994, la Cour de sûreté de l’État (DGM), sous le coup de pressions de certains milieux politiques et religieux, prononce des peines scandaleuses par leur partialité, allant de deux à quinze ans de prison. En conséquence, le jugement sera dans une première étape cassé. Et en novembre 1997, lors d'un second procès, alors que le parti islamiste Refah est contraint par l'armée de quitter le pouvoir, trente-trois personnes sont condamnées à mort et quatorze autres à quinze ans de prison. En 2002, lors de l’abolition de la peine capitale, ces peines sont commuées en prison à perpétuité.

Et sur les 120 personnes mises en examen au début du procès, seules trente-trois restent concernées par la procédure.

Les demandes de recours déposées par les avocats des victimes restent vaines car en 2012, le procureur, Hakan Yüksel, réclame un abandon des charges, arguant du fait que le délai légal de quinze ans a expiré et la onzième Haute Cour criminelle d’Ankara referme le procès. Pour cinq personnes non encore jugées, le délai de prescription est appliqué : huit accusés toujours en fuite restent introuvables et ne seront plus poursuivis.

Le principal suspect, Cafer Erçakmak, ancien conseiller municipal de Sivas, a réussi à échapper à la justice pendant dix-huit ans bien qu’un mandat d’arrêt international soit prononcé contre lui et alors qu’il n’a jamais quitté la ville, allant même jusqu’à s’y marier et à mourir dans une maison située près du commissariat... Un deuxième suspect est décédé durant le procès.

Alors que de nombreuses questions restent sans réponse et que des zones d’ombres planent toujours sur l’identité des commanditaires du massacre, les familles des 37 victimes ont pour objectif de saisir la Cour européenne des Droits de l’Homme afin que justice soit rendue. Elles souhaitent également que l’hôtel Madımak, restauré après le drame, soit réhabilité en musée. Mais depuis 2011, l’État turc l’a transformé en centre culturel où se trouvent les photos de deux des provocateurs à l’origine du massacre…

Si l’on s’en tient à la devise de Mustafa Kemal qui affirmait qu’« un peuple qui n’a pas de justice indépendante forte, ne peut pas avoir d’existence », que penser des répercussions de la partialité du système judiciaire turc depuis de nombreuses années déjà ? Ce simulacre de justice qui sévit dans le pays actuellement n’est que le reflet d’un dysfonctionnement beaucoup plus profond : la volonté du gouvernement en place d’assoir un pouvoir dictatorial où toute tentative de revendication démocratique est immédiatement éradiquée par voie de répression, de purges, d’assassinats et de tortures…

Béatrice Taupin
Dogan Presse Agence


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