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Emin Alper : 'En Turquie, nous vivons une grande dépression'

Cinéma. Primé dans des festivals du monde entier, le deuxième long métrage du cinéaste, Abluka. Suspicions, sort en salles aujourd’hui. Rencontré à Paris, le réalisateur turc témoigne de la situation que subit son pays.

Abluka. Suspicions, d’Emin Alper. Turquie, 1 h 59

Dans une ville qui n’est pas nommée, en un temps contemporain mais non précisé, le chaos fait rage. Kadir (Mehmet Ozgür) purge une peine de vingt ans de prison. La police qui traque des terroristes lui propose une libération anticipée, à condition de se livrer à une mission de renseignement. Dans le bidonville où il échoue, Kadir renoue avec son jeune frère Ahmet (Berkay Ates). Le dispositif de violence d’État entraînera tout un chacun dans une spirale sans fin. Ce deuxième long métrage d’Emin Alper qui rassemble dans un cercle d’asphyxie toutes les composantes de la paranoïa entre stridences et silences de mort sculpte par la lumière les destinées de ses personnages.

Votre film Abluka , qui sort aujourd’hui en France, décrit une situation très sombre et désespérée dans laquelle un régime dictatorial exerce le pouvoir par la violence. Il a été réalisé avant le tournant autoritaire que connaît actuellement la Turquie. Quelle en a été l’inspiration ?

Emin AlperRéalisateurturcEmin Alper Ce qui m’a inspiré ce film remonte aux années 1990, pendant lesquelles j’étais étudiant. Je vivais dans un bidonville pareil à celui que je mets en scène dans Abluka. Cela tient aux trente dernières années d’histoire de la Turquie qui n’ont jamais été tranquilles. Avec, bien sûr, des nuances, des moments d’apaisement, mais tout l’imaginaire du film provient de mon expérience personnelle. Lors de sa réalisation, en 2014, nous vivions l’un de ces moments moins tourmentés. Si l’on revient à 2010, nous étions même dans une phase d’optimisme. Là, nous avons basculé dans un cauchemar. Le film n’a pas de temporalité précise. L’action pouvait se situer dans le passé ou le futur, ce qui montre à quel point je ne suis pas optimiste. Reste que le tournant autoritaire qui vient de survenir a été un grand choc pour tout le monde. La réalité dépasse de loin mes impressions. Nous sommes nombreux à nous sentir piégés et cela s’aggrave de jour en jour. Nous n’avons plus accès à rien. Le plus effrayant, c’est que, en dépit de ses mesures autoritaires, Erdogan pour le moment ne perd pas en popularité.

Comment vivez-vous au quotidien ?

Emin Alper Nous vivons une sorte de grande dépression. Par le biais d’Internet ou d’autres moyens, nous ne cessons d’apprendre de mauvaises nouvelles : l’arrestation de journalistes, de députés, de personnalités politiques d’opposition. Nous nous réveillons avec cette angoisse et cette peur. On peut dire, par facilité, que la vie continue. Si vous regardez dans la rue, rien ne semble avoir changé. Pourtant, nos amis, nos proches ont perdu leur travail ou sont jetés en prison. C’est accablant. Cela confère un grand sentiment d’impuissance.

Parvenez-vous à trouver des sources d’espoir ?

Emin Alper La pression de l’Europe est pour l’instant inopérante et le gouvernement l’insulte. Les Nations unies, peut-être ? L’élection de Trump est venue conforter le gouvernement. Au printemps prochain, doit se tenir un référendum sur l’exercice du mandat présidentiel. On peut espérer qu’Erdogan le perde, mais les chances sont minces. Un élément peut compter sur la scène internationale. L’économie turque est faible et dépend totalement du capitalisme. Or, le capitalisme n’aime pas les pays instables. De manière ironique, il pourrait nous aider… Sinon, nous parvenons tout de même à ce que des solidarités existent. Nous échangeons, nous cherchons des moyens d’action, nous soutenons les gens emprisonnés et tâchons de diffuser ces actions de solidarité.

Quel est l’impact de la situation actuelle sur votre métier de cinéaste ?

Emin Alper Je commence à travailler sur mon prochain film, mais tout est très incertain. Le gouvernement n’intervient pas sur la scène artistique en tant que telle. À condition que vous ne franchissiez pas la ligne rouge que constituent l’insulte aux autorités et la provocation frontale. Le genre de film que je fais ne l’intéresse pas. Nous passons en dessous du radar, mais cela peut changer. Il suffit d’un article de la presse proche du pouvoir qui le critique pour se retrouver dans le radar. La censure s’exerce en revanche très fortement sur la télévision. Tous les médias sont sous contrôle.

Vous évoquez une situation cauchemardesque. C’est également celle de votre film, qui, n’étant pas une métaphore, a demandé l’usage d’outils cinématographiques particuliers. Lesquels ?

Emin Alper Au moment de l’écriture du film je suis allé puiser dans l’expressionnisme allemand, avec des références comme Murnau. Il y a donc un fort travail sur les lumières, les contrastes qui contribuent à créer une atmosphère très inconfortable. C’est encore plus nécessaire dans la seconde partie du film, qui se déroule presque entièrement dans l’obscurité et se termine dans la nuit. Le son est également un élément important du sentiment d’oppression, de claustrophobie. Il y a très peu de musique additionnelle, il s’agit plutôt d’une articulation de ces sons.

Ce qui frappe dans Abluka , c’est que, d’une façon ou d’une autre, tout le monde paraît coupable de quelque chose. Quelle est la place de cette culpabilité ?

Emin Alper C’est un élément essentiel. Le frère aîné se sent coupable d’avoir abandonné son cadet. Lui se sent coupable d’un échec personnel parce que sa femme l’a quitté. La culpabilité est le ressort majeur de la tragédie. À cet égard, la littérature russe, notamment Dostoïevski, a été une source d’inspiration. Je trouve que la culpabilité donne de la profondeur aux personnages. Les miens sont néanmoins composites en ce qu’ils projettent leur culpabilité sur autrui. Cela a à voir avec la tradition du christianisme dans mon pays et c’était déjà très présent dans mon film précédent (Derrière la colline, 2012 – NDLR). Il existe un lien entre la culpabilité et l’autoritarisme. Sous un régime autoritaire, vous n’êtes jamais un suffisamment « bon », citoyen, un « bon » fils… Vous êtes toujours en tort. Tout cela conduit à la paranoïa. Si la nation turque est aussi divisée aujourd’hui, c’est que la « vérité » finit par être perçue différemment par chacun. Selon le discours officiel, nous combattons « le mal ». Il peut être incarné par l’Europe, par les juifs via Israël, par la théorie du complot. Toutes sortes de manipulations viennent l’abonder et on se retrouve déconnecté de la réalité.

Vous citez des influences diverses, des sources culturelles multiples, à l’image de la Turquie. Cela autoriserait-il à entrevoir une possible éclaircie ?

Emin Alper Pas si tout se passe dans l’indifférence. Je suis heureux de voir que des médias français s’intéressent à ce qui se passe en Turquie. C’est en effet un pays à fort potentiel. La situation actuelle peut n’être qu’une étape, mais personne ne peut en prédire la durée. Un mois, un an ? Celle du pouvoir de Franco en Espagne ? En même temps, ce qui nous arrive n’est pas propre à la Turquie. Le manque de culture, la peur des migrants et d’autres conditions de nos sociétés constituent un terreau favorable à ce type de régime.


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