Turquie : amorce d’une 'nouvelle ère' ?

Dimanche, les turcs ont votés pour renforcer les pouvoirs de leur président. Le « oui » l’a emporté avec une courte avance, mais quelles sont les répercussions d’un tel choix pour un pays déjà divisé par la dérive autoritaire du gouvernement, le conflit kurde et la crise en Syrie ?


Dès lundi le président américain, qui n’émet aucune réserve quant aux résultats du référendum, a félicité le président turc pour sa victoire. Dans une volonté commune d’ « améliorer leur relations bilatérales », les deux chefs d’État ont projeté de se rencontrer courant mai à Washington avant le sommet de l’Otan. Le président russe à quant à lui attendu mardi pour féliciter son homologue turc, l’objectif commun étant la normalisation des relations entre les deux pays et la nécessité de maintenir le cessez-le-feu en Syrie.

Lors d’une interview exclusive à la chaîne de télévision américaine, CNN, Recep Tayyip Erdogan, a tenté de démentir toute velléité d’instaurer un régime autocratique en affirmant : « Là où les dictatures existent, il n'y a pas de système présidentiel. Ici, il y a des urnes pour voter. La démocratie obtient son pouvoir du peuple. C'est ce que nous appelons la volonté nationale ». Mais si l’on se réfère au mode d’obtention du « oui » au référendum, il est tout de même permis de douter de la bonne foi du « Reis »… Et le président turc, pour justifier de sa volonté de ne pas collaborer avec l’opposition, compare la gestion de son pays à un match de foot : « J'ai un passé de footballeur. Ce n'est pas important de gagner 1-0 ou 5-0. L'objectif, c'est de gagner le match »…

Pour le chef d’État, la réforme constitutionnelle « ouvre une nouvelle ère ». Personne ne le contredira sur ce point ! Mais l’interprétation en sera différente selon le positionnement de chacun face au résultat du référendum… Et dans certains domaines, le changement ne se fait pas attendre.
Dès lundi, le Conseil national de sécurité turc, présidé par le Erdogan, a prolongé l'état d'urgence en vigueur depuis le coup d'Etat avorté le 15 juillet 2016, de trois mois.
Lors de son élection au poste de président, le « Reis » avait dû quitter la direction de l’AKP, islamo-conservateur, son Parti de la justice et du développement. Dès la fin du mois d’avril, il reprendra son poste mettant ainsi en œuvre l'une des principales dispositions du référendum.
Concernant le pouvoir judiciaire, dans un mois également, le Haut Conseil de la Magistrature (YSYK) sera reconfiguré et les tribunaux militaires supprimés…
Et dans la continuité de l’oppression qui a cours dans le pays depuis plusieurs mois, seize militants contestant la victoire du « oui » au référendum ont été arrêté aujourd’hui à Istanbul et seront maintenus en garde à vue pendant quatre jours. Trente-huit mandats d’arrêt ont également été émis. Pour quel motif peut-on se demander ? L’État les accuse tout simplement d’avoir provoqué la population en manifestant pour contester le « oui » obtenu au référendum. Il faut dire que le premier ministre Binali Yildirim avait mis en garde dès ce matin contre toute manifestation de rue remettant en cause les résultats. Le ton est donné…

Rupture avec l’Europe ?
L’Union Européenne, consciente du risque de dérive dictatoriale qui en train de se mettre en place reste très frileuse face à la victoire du « oui ». Mais les « soupçons d’irrégularités » dénoncés par les deux partis opposants au régime en place et confirmés par la Commission européenne les positionnent de façon très inconfortable. D’autant que la réponse du chef d’état a été sans équivoque : « nous ne voyons et nous ne tenons pas compte de tout rapport que vous pourriez préparer ». Mais Cezar Florin Preda, de la mission d’observation avait préalablement précisé que « Nous ne parlons pas de fraudes. Nous n'avons aucune information sur ce sujet » ajoutant que cela ne relevait « pas de notre compétence ». On peut d’ores et déjà augurer que la Commission n’a aucunement l’intention d’intervenir et qu’une telle décision serait lourde de conséquences. N’oublions pas que la Turquie est membre de l’Otan et de la coalition internationale contre l’organisation État Islamique...

Concernant le processus d’adhésion à l’Union Européenne, le président turc déclare lors de son interview à CNN : « Nous avons essayé de remplir toutes les conditions fixées par l'Union Européenne. L'Union Européenne n'a pas tenu ses promesses. Elle doit le faire. Si elle le fait, nous pourrons nous asseoir autour de la table, nous pourrons étudier les prochaines étapes ».
Préalablement il avait déjà évoqué la possibilité d'un nouveau référendum pour décider ou non de poursuivre les négociations : « Ils nous font attendre à la porte de l'Union européenne depuis 54 ans, n'est-ce pas ? (…) Nous pourrons aller au-devant de notre peuple, et nous obéirons à sa décision. »

Cependant l’apparente frilosité de certains pays européens suite au résultat du référendum cache très certainement un profond malaise dû à l’ampleur des enjeux en cours. En effet, nombre d’entre eux entretiennent des relations politiques avec la Turquie qui sont largement dépendantes de leurs échanges commerciaux. Selon le quotidien italien Il Sole 24  ore « Maintenant nous allons voir comment l’Europe, avec son habituelle hypocrisie, va maintenir ce mythe de l’entrée de la Turquie. L’Ouest a une préférence pour les leaders autocratiques, parce qu’ils garantissent la stabilité… Mais il y a d’autres raisons à cela. Erdogan ne contrôle pas seulement la politique. En créant un fonds d’Etat turc, il s’est assuré l’accès aux entreprises les plus cruciales et à des projets par lesquels des entreprises européennes ont accepté de lourdes obligations vis-à-vis d’Ankara. » Et il ajoute : « Après de premières déclarations avertissant d’un danger potentiel, les Européens vont nouer des compromis avec le nouveau maître du pays  – et l’opposition, les Kurdes et la démocratie en paieront le prix ».

Mais le président turc évoque également la possibilité d’organiser une nouvelle consultation populaire pour rétablir la peine capitale ce qui fermerait définitivement les portes de l’Union Européenne à la Turquie. En effet, selon l'Elysée, une telle décision constituerait « une rupture avec les valeurs » européennes. Pour Sigmar Gabriel, ministre des Affaires étrangères allemand, il serait « synonyme de la fin du rêve d'Europe » pour la Turquie. « Le rétablissement de la peine de mort marquerait la fin de toute perspective européenne pour la Turquie », a confirmé Didier Reynders, le ministre belge des Affaires étrangères. Et la  Suisse confirme : « un possible retour de la peine de mort serait en contradiction avec les obligations internationales de la Turquie et ne serait par conséquent pas acceptable ».


Il reste maintenant à attendre de voir l’évolution de la situation en Turquie et à quel rythme les mesures vont être mises en place. Car s’il peut sembler rassurant de savoir que pour le moment la réforme ne pourra pas être mise en œuvre avant novembre 2019 lors d’élections législatives et d’une élection présidentielle, on peut tout de même se demander si le chef de l’État turc aura la patience d’attendre deux ans et demi pour monter sur le trône de son nouveau sultanat ?

Béatrice Taupin
Dogan Presse


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