Anatoli Vassiliev ressuscite la tragédie antique pour les besoins du temps

Seize ans après sa première création, le grand maître du théâtre russe, Anatoli Vassiliev, remet en scène Médée-Matériau de Heiner Müller, au Théâtre National de Strasbourg (1), avec Valérie Dréville dans le rôle titre, unique actrice sur scène. Un retour éblouissant aux sources de la tragédie antique, comme un écho aux fureurs de notre temps.

Quand on demande à Anatoli Vassiliev s’il pense qu’Heiner Muller établissait un lien entre le mythe de Médée et l’actualité de son temps, il répond sans hésiter : « absolument, on voit ça d’une façon très claire dans le texte, » tout en ajoutant que ce n’est cependant pas sur cette interprétation moderne qu’il s’est appuyé pour mettre en scène son nouveau Médée-Matériau, « parce qu’on plongerait alors dans le drame psychologique contemporain. » Or, c’est bien à l’esprit de la tragédie antique que veut revenir le metteur en scène russe parce que, explique-t-il, « dès que le mythe est vraiment ressuscité, il devient contemporain et nous touche tout de suite. » Pour lui, la qualité du mythe, tient dans cette particularité : il est éternel et toujours contemporain. C’est chez le spectateur que s’accomplit, aussi bien dans l’émotion que par la réflexion, cette résonnance entre l’histoire immémoriale et les convulsions de l’époque.

Les éléments du mythe de Médée, comme toutes les structures des tragédies antiques, sont simples et brutales: Médée, la barbare de Colchide, trahit son peuple et tue son frère par amour pour le conquérant grec, Jason. Elle le suit ensuite dans sa patrie, où elle aura deux fils, jusqu’à ce que Jason la trahisse à son tour, en lui préférant une autre femme. Médée se vengera cruellement, en assassinant ses propres enfants. L’amour, la conquête, la trahison et la mort. Autant d’éléments qui, combinés de manières différentes, ne manquent pas de remuer des souvenirs, voire de nous plonger dans les affres du présent. Heiner Müller voyait lui-même dans l’épisode de Jason, le plus ancien mythe de la colonisation. « L’histoire européenne, telle qu’elle s’est déroulée jusqu’à maintenant, commence avec la colonisation » disait-il (2), ajoutant que « le véhicule de la colonisation écrase le colonisateur, » (allusion aux roches qui broient le navire de Jason), et que « cela laisse présager de sa fin. C’est la menace de cette fin qui est actuelle, la « fin de la croissance, » pronostiquait le dramaturge de la RDA dans les années 90, prenant l’exemple d’une des interprétations possibles du mythe antique.

Dans la mise en scène d’Anatoli Vassiliev, toute l’action dramatique repose exclusivement sur la voix de Valérie Dréville. Une voix dotée d’une puissance d’expression inouïe, résultant d’un travail de « laboratoire » entrepris par le metteur en scène au sein de l’Ecole d’Art Dramatique de Moscou, avec une équipe resserrée d’une vingtaine de personnes. « Vassiliev a été élève de Maria Knebel, une des dernière élèves de Stanislavski, il est donc un héritier direct de l’école russe, » explique la comédienne. Elle parle du « training verbal » auquel elle doit se soumettre avant toute répétition ou toute représentation, car, dit-elle, « avant les mots et leur sens, il y a le son. » Le résultat, sur scène, c’est une parole vertigineuse où les mots et les phrases sont scandés selon une rythmique et des césures totalement inédites, donnant une intonation qui n’a aucun rapport avec les façons de parler habituelles, que ce soit dans la vie courante ou sur une scène de théâtre. Un mélange de langage articulé et presque de cri, qui évoque une langue primitive plongeant dans la nuit des temps. « C’était ça mon but, » nous explique Anatoli Vassiliev, « j’ai essayé de ressusciter cette langue archaïque et c’est aussi à cause de ça que je suis revenu vers cette œuvre, pour essayer cette approche là. »
Bouleversante performance de Valérie Dréville

Valérie Dréville parle, elle, « d’intonation affirmative », charnelle, une intonation qui ne raconte pas, mais qui « dit ce qui est » ajoutant que l’exercice qui permet de parvenir à cette forme d’expression doit être fait tous les jours, car l’appareil vocal n’y est pas habitué. « Il faut s’entraîner », dit-elle, « sans cet exercice, je n’aurais jamais pu faire Médée-Matériau. » Bouleversante également la performance de la comédienne, qui, assise au centre de la scène, procède elle-même, à intervalles réguliers, au maquillage de son propre corps qu’elle finit pas dénuder entièrement - comme autant d’étapes de la métamorphose de Médée vers l’acte monstrueux. « Elle va », dit Valérie Dréville, « au delà de la limite, brûle ses idoles, fait table rase de tout. »

Anatoli Vassiliev se défend d’avoir voulu faire de cette nouvelle mise en scène de Médée-Matériau un spectacle d’avant-garde destiné à un petit public de connaisseurs. Retrouvant là aussi l’esprit de la tragédie antique telle que l’ont inventée les Grecs, il explique travailler pour un public large, «  pour tout le monde, que ce soit accessible et assez démocratique. » Cette fonction sociale du théâtre,  obtenue chez les Grecs par la mise en scène de héros mythiques connus de tous, sur un fond de mystère qui entourait les rites sacrés - les premières tragédies ont été jouées à l’occasion des fêtes  accompagnant le culte de Dionysos - fait partie des préoccupations d’Anatoli Vassiliev, comme elle intéressait également Heiner Müller. « Confronter la masse des gens à un message singulier, c’était aussi le rêve d’Heiner Müller, » explique Anatoli Vassiliev qui ajoute : « il y a toujours des choses qui restent cachées, une énigme, un mystère, (…) et ça, c’est dans le théâtre sacré. D’un autre côté, il y a la surface, quelque chose qui est accessible, qui est lisible pour nous tous. Il y a cette histoire, ce sujet qu’on comprend. »

Pessimiste et provocateur, Heiner Müller ne voulait pas que les personnes sortent heureuses de ses pièces. Avec Médée-Matériau, il y a peu de risque. Excellente occasion pour engager la conversation avec ses voisins, histoire de se sentir un peu moins seul face à la menace immémoriale qui rôde toujours.

    Au TNS jusqu’au 14 mai, aux Bouffes du Nord, Paris, du 24 mai au 3 juin
    Entretien réalisé par Urs Jenny et Helimut Karasek pour le magazine Der Spiegel

Jean-Jacques Régibier


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