Liban. La classe politique sauvée (provisoirement ?) par le Covid-19

Avant même le confinement pour cause de Covid-19, le Liban était en proie à une sévère crise économique, financière et sociale. Si l’extension de l’épidémie semble maîtrisée, il faut s’attendre, après le redémarrage du pays, à un tsunami de chômage et de pauvreté dont les conséquences seront sans aucun doute désastreuses.


En ces temps extraordinaires, Beyrouth ressemble à n’importe quelle autre ville du monde. Les rues normalement encombrées de véhicules qui klaxonnent et de piétons qui se bousculent sont désertes. Quelques rares citoyens portant un masque se côtoient avec méfiance. Comme partout, les gens se demandent à quel point leur vie aura changé lorsque la crise sera passée. Mais beaucoup de Libanais savent qu’ils seront confrontés à une crise encore plus grave, et craignent que le pays qu’ils connaissent ne soit rayé de la carte.

Le gouvernement formé par Hassan Diab en février 2020 après la démission de Saad Hariri en octobre 2019, au lendemain de l’éclatement de la « révolution », a été prompt à imposer des mesures de contrôle strictes lorsque le Covid-19 a commencé à se faire menaçant. Et les règles ont été appliquées, ce qui est une nouveauté dans un pays où le laisser-faire face à la vie est la norme. Les résultats sanitaires ont été encourageants. Il n’y a qu’environ 670 cas confirmés au 21 avril, chiffre qui augmente d’une douzaine de cas par jour, et 21 décès. Le gouvernement a été en général apprécié pour sa gestion de l’urgence, en particulier le ministère de la santé qui a lancé une campagne d’information publique efficace par le biais de messages sur les téléphones portables.

On croise les doigts pour que le virus ne fasse pas son chemin dans les camps de réfugiés et dans des quartiers d’« habitat informel » du pays qui abritent des Palestiniens depuis 1948 et des Syriens depuis 2011. Les conditions y seraient réunies pour qu’une explosion virale s’y produise. Environ 200 000 Palestiniens vivent dans des camps sordides. On estime qu’il y a quelque 1,5 million de Syriens au Liban, mais seulement 20 % d’entre eux vivent dans ces quartiers, bien que les conditions de beaucoup d’autres, entassés dans des appartements loués, soient presque aussi difficiles. Les ONG qui s’occupent des réfugiés ont bien distribué des kits d’hygiène et des brochures d’information, mais elles ont réduit au minimum leurs visites sur place afin de réduire les risques de propagation de la contagion.

« Une bombe à retardement »

Derrière le semblant de calme et de contrôle, les pressions s’accumulent. Lorsque le virus a frappé et que la fermeture du pays a été décidée, le Liban était déjà confronté à la pire crise économique de son histoire. Des mois avant qu’apparaisse le Covid-19, la Banque mondiale mettait en garde contre le fait que la proportion de Libanais vivant sous le seuil de pauvreté allait passer de 30 à 50 % en 2020. L’impact de la fermeture du pays pourrait bien rendre ces prévisions optimistes.

« La véritable crise commencera dès que l’écran que tend le coronavirus sera levé, estime un observateur libanais impliqué depuis longtemps dans l’aide humanitaire. L’économie était déjà mourante, le virus l’achèvera complètement. »

« Il y a de la pauvreté et un sentiment d’injustice », poursuit un militant de Tripoli, la ville du nord du Liban qui a été l’un des moteurs de la « révolution » du 17 octobre. « Les gens veulent du travail. Jusqu’à présent, la violence est restée à un faible niveau compte tenu de la gravité de la situation. Pourquoi les gens n’entreraient-ils pas par effraction dans les maisons ? C’est une bombe à retardement et je ne sais pas quand elle va exploser ».

Alors que l’on prédit de nombreux troubles sociaux lorsque la fermeture du pays sera levée, le gouvernement a lancé un programme visant à donner l’équivalent d’environ 250 dollars (231 euros) d’aide aux familles libanaises les plus démunies pour les aider à passer ce mauvais cap. Jusqu’à présent, il semble que peu de choses leur soient parvenues, et on peut se demander dans quelle mesure la distribution sera équitable, étant donné qu’elle est censée passer par les municipalités et les maires. Or, la plupart d’entre eux sont liés à un parti politique confessionnel dont les pillages sont universellement blâmés comme étant responsables de la crise économique.

Dans certains endroits, les familles liées aux partis ont reçu des colis d’aide, tandis que celles qui ne sont pas affiliées n’ont rien reçu. La Banque centrale du Liban a également autorisé les banques commerciales à accorder des prêts sans intérêt aux entreprises afin d’éviter le chômage, bien que certaines entreprises hésitent à s’endetter davantage.

La Banque mondiale à la rescousse

Consciente des dangers manifestes, la Banque mondiale s’est entendue avec le gouvernement pour mettre au point un « filet de sécurité sociale » de 500 millions de dollars (462 millions d’euros) sur deux ans, grâce auquel environ 200 000 familles libanaises parmi les plus vulnérables recevraient le même type de cartes de crédit rechargeables que celles qui ont été données aux réfugiés syriens. Mais il s’agit d’une course contre la montre. Il faudra au moins deux ou trois mois pour activer le programme qui doit être approuvé par le gouvernement, le conseil d’administration de la Banque mondiale et enfin le Parlement libanais. Et son financement n’est pas encore totalement arrêté. La moitié est censée provenir de donateurs bilatéraux et l’autre moitié de prêts bonifiés de la Banque mondiale.

Un tel filet de sécurité sera vital étant donné que chômage et inflation massive seront au rendez-vous, les prix ayant déjà flambé en raison de la dévaluation de facto de 50 % de la livre libanaise. Il sera d’autant plus nécessaire si le gouvernement est en mesure de faire avancer son « programme de réformes » tant attendu, dont la 41e version a « fuité » le 7 avril. Bien qu’il s’agisse manifestement d’un document libanais, il a été élaboré en liaison avec le FMI et d’autres institutions financières internationales, car le pays a désespérément besoin d’une injection de 10 à 15 milliards de dollars (9 à 14 milliards d’euros) en liquidités étrangères au cours des cinq prochaines années pour éviter que son système financier ne s’effondre complètement. Réforme égale souffrance, et les pauvres seront les premiers à la ressentir.

Une récession d’au moins 14 % en 2020

Et la douleur sera bien présente. Le plan de réforme prévoit pour 2020 une récession d’au moins 14 % et une inflation de 25 %, et ces chiffres pourraient bien être optimistes. « Le peuple libanais sera confronté à plusieurs années de difficultés économiques », commente crûment le plan, qui prescrit un gel des salaires de l’État pendant cinq ans et une réforme des généreux régimes de retraite dont bénéficient les retraités militaires et politiques, avec entre autres mesures drastiques la restructuration du secteur bancaire ainsi qu’une « contribution exceptionnelle transitoire des grands déposants  » — autrement dit, une décote pour les titulaires de comptes importants qui épargnerait les 90 % de déposants dont les avoirs sont moins importants.

« Les plans de réforme ne sont jamais populaires, mais le processus doit être mené à bien, le niveau de la dette est si élevé », a déclaré le directeur régional de la Banque mondiale, Saroj Kumar Jha, à Orient XXI. La dette du Liban a atteint 176 % du PIB à la fin de l’année 2019, un chiffre record dans le monde. « La pauvreté augmentera, les importations et les exportations diminueront, des emplois seront perdus, poursuit-il. Quelle est l’alternative ? Il faut concevoir un plan crédible, complet et réaliste. Nous nous félicitons du plan qui a fait l’objet d’une fuite. Il comporte tous les éléments d’un bon plan. C’est une bonne initiative pour construire un consensus ».

S’il y a un quasi-consensus, au sein de la classe politique, de dirigeants confessionnels dont l’avidité et la corruption ont ruiné le pays, c’est pour dire que le plan de réforme est monstrueux et qu’il ne passe pas. L’ancien premier ministre Saad Hariri, le dirigeant sunnite qui a démissionné douze jours seulement après le début de la « révolution » d’octobre et qui a refusé de désigner les membres du nouveau gouvernement, a qualifié ce plan de « suicide économique ». Le président du Parlement, le leader chiite Nabih Berri, a déclaré que « l’appropriation des dépôts financiers du peuple ne passera pas ». Le président Michel Aoun et Samir Geagea du parti des Forces libanaises, tous deux dirigeants chrétiens maronites, ont été tout aussi catégoriques dans leur rejet, tout comme le chef druze Walid Joumblatt.

Des politiciens voraces et incompétents

La Banque centrale du Liban et les banques commerciales, collectivement discréditées et blâmées pour la crise financière dont la responsabilité incombe in fine aux politiciens voraces et incompétents, ont également été consternées par ce qu’elles ont considéré comme un nouveau coup porté à la traditionnelle sacro-sainte colonne vertébrale du Liban. Déjà, la décision du gouvernement, annoncée le 7 avril, de ne pas respecter — pour la toute première fois — son engagement de 1,2 milliard de dollars (1,1 milliard d’euros) en euro-obligations avait causé un énorme préjudice à la réputation du secteur bancaire. A suivi la décision de ne pas respecter les engagements du Liban et de chercher à restructurer toutes les dettes extérieures du pays qui s’élevaient à quelque 31 milliards de dollars (28 milliards d’euros).

La banque centrale a été atterrée par ces « défauts de paiement » : elle avait les liquidités nécessaires et prévoyait d’honorer ses dettes. « Les pays qui échouent sans avoir un programme convaincant font de très, très mauvaises expériences », a déclaré un haut fonctionnaire. La décision semble avoir été prise pour des raisons largement populistes, bien que de vives craintes aient été exprimés par certains militants selon lesquelles le mouvement chiite soutenu par l’Iran, le Hezbollah, qui, avec ses alliés, a nommé les ministres « technocrates » du nouveau gouvernement, voulait paralyser un système financier qui a cédé aux pressions américaines pour freiner ses activités financières.

Le gouvernement s’est donc apparemment heurté à un mur en concevant un plan de réforme qui, sans l’approbation du FMI ni le financement international dont il a désespérément besoin, ne serait tout simplement pas appliqué. Et avec ou sans plan, on s’est demandé si les Américains allaient soutenir l’aide financière à un gouvernement qu’ils considèrent comme dominé par le Hezbollah.

Et la révolution dans tout ça ?

Tout cela souligne que les pouvoirs confessionnels qui ont provoqué la crise par des décennies de corruption et d’incompétence insouciante restent en définitive en place. Lorsque la révolution a éclaté en octobre, elle a adopté le slogan « kullun yaani kullun » — « tout le monde veut dire tout le monde », vous devez tous partir. Mais en l’occurrence, seul le gouvernement de Saad Hariri s’est retiré. Restaient la présidence du maronite Michel Aoun, dont le gendre Jebran Bassil, chef du Courant patriotique libre (CPL), tire les ficelles du pays et le Parlement présidé par Nabih Berri qui, pour beaucoup, symbolise la corruption la plus néfaste. Ceci pour dire que le gouvernement de « technocrates » ne pourra parvenir à rien sans le quasi-consensus de tous les responsables de cet écheveau confessionnel dont Hariri reste le chef de file sunnite.

Les premiers moments de la révolution — un soulèvement général spontané, massif et impressionnant — ont contraint ces dirigeants à la défensive. Pour la première fois, ils ont été dénoncés et critiqués publiquement. Des lignes rouges ont été franchies. Plus rien n’est sacré désormais.

Même le Hezbollah a été pris de court. Affronter Israël était une chose, mais faire face à des masses en colère dont les slogans touchaient une corde sensible au sein de son propre mouvement historiquement proche des défavorisés en était une autre. La révolution a gravement porté atteinte à son image en poussant ses partisans à aller vers les protestataires du centre-ville de Beyrouth où, avec les partisans chiites de Nabih Berri, ils ont tabassé les manifestants et mis le feu à leurs tentes. Le Hezbollah n’était pas favorable à la révolution parce qu’elle menaçait sa part de contrôle dans l’accord confessionnel de partage du pouvoir. Il a considéré qu’elle faisait partie d’un plan américain visant à détacher la région de l’influence de l’Iran. Il voulait qu’Hariri reste au pouvoir. Mais il est parti.

Alors qu’intervenait en mars le bouclage du pays pour cause de coronavirus, la révolution était réduite à un noyau dur. Ses objectifs et ses doléances ont continué à bénéficier du soutien théorique d’une large partie de la population, mais peu de citoyens ont rejoint les manifestations qui avaient auparavant fait descendre des centaines de milliers de personnes dans les rues pour célébrer joyeusement une unité non confessionnelle.

Désormais, beaucoup sont plongés dans des soucis financiers, passant des heures à faire la queue dans les banques pour ne retirer qu’une petite somme d’argent de leur compte afin de régler leurs factures mensuelles. D’autres ont été découragés par la violence croissante, les banques étant attaquées et la police anti-émeute ayant de plus en plus recours aux gaz lacrymogènes, aux balles en caoutchouc et aux canons à eau pour disperser les manifestants. Beaucoup pensent également que le « kullun yaani kullun » n’était pas réaliste, et qu’on devrait donner une chance au nouveau gouvernement.

Des pouvoirs qui se regroupent

Le confinement a offert au gouvernement un répit politique et l’occasion de faire preuve d’un leadership ferme. Mais pour la « révolution », cela a été un désastre — et une aubaine pour les dirigeants confessionnels qu’elle dénonçait.

Le confinement a signifié l’arrêt des rassemblements, des manifestations, de protestation devant les ministères ou d’autres cibles, et des réunions physiques de planification. La thawra (révolution) a maintenu une présence symbolique sur la place des Martyrs au centre de Beyrouth, avec des tentes espacées et peu occupées. Mais le soir du 27 mars, la police est intervenue pour les détruire. Le 7 avril, l’armée et les services de sécurité ont agi de la même manière, à minuit, sur la place Nour, le centre de la protestation à Tripoli. « Ils utilisent le couvre-feu du coronavirus comme couverture, a déclaré un militant. Personne ne bougeait de toute façon, donc je ne vois pas en quoi la destruction des tentes peut aider, il n’y avait pas d’activité ».

Ces actions montraient bien que les pouvoirs en place s’étaient ressaisis et qu’ils se regroupaient après avoir été déséquilibrés par la thawra. « Il semble que la classe politique ait considéré le coronavirus comme une sorte de sauveur, estime Nasser Yassin, directeur par intérim de l’Institut Issam Faris de l’université américaine de Beyrouth, qui a suivi de près la révolution. Le gouvernement essaie d’agir en technocrate, mais ceux qui sont derrière eux, les gens qui tiennent les ficelles du pouvoir, font comme si rien n’avait changé ».

D’ailleurs, les partis confessionnels se sont ressaisis après leur revers passager. Compte tenu des carences historiques de l’État, ils ont comblé le vide en organisant et en distribuant l’aide, en assainissant les rues et les installations, en créant des cliniques Covid, etc. Le Hezbollah, rompu dans l’art de gagner les cœurs et les esprits, a déployé une force de 25 000 volontaires, sans doute dans le but de réparer les dommages causés à leurs relations publiques par le comportement de ses partisans à l’égard des manifestants. Dans les montagnes du Chouf, le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt a refait surface. Il a même parlé d’acheter des tracteurs pour que la région puisse devenir autosuffisante. Une chaîne de télévision chrétienne a rapporté que pas moins de 84 centres de quarantaine Covid avaient été mis en place et financés par les partis politiques.

La thawra aura à déplacer des montagnes une fois que le confinement aura été levé. Ses militants ne sont pas restés inactifs. Ils ont participé à de nombreux groupes de discussion et de planification en ligne et dans certaines régions, comme dans la ville méridionale de Sidon, ils ont pu aider à coordonner des activités de secours.

L’élan qu’ils ont perdu pourrait être fortement renforcé par une nouvelle vague de chômeurs en colère et appauvris lorsque les restrictions prendront fin. Mais il se pourrait aussi que le peuple soit si accablé par la lutte pour la survie quotidienne qu’il n’aurait plus le temps ni l’énergie de se révolter.

« Je crains que le jour d’après ne soit terrible, conclut Ghassan Salhab, cinéaste devenu militant. Mais en même temps, qui avait prévu le 17 octobre ? »


Jim Muir

Correspondant pour le Proche-Orient basé à Beyrouth.
orientxxi.info


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