La lettre d'İbrahim GͶkçek, en gréve de la faim jeune

'Hier guitariste, aujourd’hui je suis devenu terroriste'.

Ibrahim Gökçek, bassiste de Grup Yorum, est en grève de la faim depuis 314 jours ce 26 avril. Amaigri, ne pesant plus que 40 kilos, il est maintenant à l’article de la mort. Il a néanmoins transmis une lettre à l’Humanité . Une adresse au monde entier pour dénoncer les accusations portées contre lui, expliquer son combat et faire partager son espoir. Il rappelle le souvenir de son amie, la chanteuse du groupe, Helin Bölek, en grève de la faim elle aussi et qui a succombé le 3 avril dernier. Des propos terribles et émouvants.

LA LETTRE D’IBRAHIM GÖKÇEK

« Hier j’étais guitariste, aujourd’hui je suis devenu terroriste »

Depuis ma chambre, dans un quartier-bidonville d’Istanbul, je regarde par la fenêtre le jardin. En sortant à l’extérieur, je pourrais voir un peu plus loin le Bosphore d’Istanbul. Mais voilà, je suis alité, et je ne pèse plus que 40 kilos. Mes jambes n’ont plus la force de porter mon corps. Pour le moment, je ne peux qu’imaginer le Bosphore.

Je suis sur scène, avec attachée au cou par la sangle étoilée que j’aime le plus, ma guitare... En face de moi, des centaines de milliers de personnes, poings levés, chantent “Bella Ciao”. Ma main gratte les cordes de la guitare comme si c’était la plus douée au monde... Mes jambes sont vigoureuses... Je pourrais parcourir dans Istanbul de long en large.

Ces deux affirmations sont réelles... Les deux sont miennes, elles sont notre réalité. Parce que je vis en Turquie et que je suis membre d’un groupe qui fait de la musique politique. Et donc, mon histoire représente la grande histoire de mon pays... Aujourd’hui cela fait 310 jours que je ne mange plus. Disons que “je m’exprime par la faim” ou encore, “ils m’ont pris ma guitare basse et pour m’exprimer j’utilise comme instrument mon corps”.

Je m’appelle Ibrahim Gökçek... Depuis 15 ans, je joue de la guitare basse dans “Grup Yorum”. Le Grup Yorum, créé il y a 35 ans par 4 étudiants, a une histoire en dents de scie à l’image de celle de la Turquie. Cette histoire nous a amenés jusqu’à aujourd’hui dans une grève à la vie à la mort pour pouvoir à nouveau faire des concerts.

L’une des nôtres, ma chère camarade Helin Bölek, s’est éteinte le 3 avril, au 288ème jour de sa grève de la faim illimitée. C’est moi qui ai repris le flambeau. Vous allez dire, “pourquoi les membres d’un groupe musical font-ils une grève de la faim jusqu’à la mort ? Pourquoi préfèrent-ils un moyen de lutte aussi affreux que la grève de la faim illimitée ?”.

Notre réponse est dans la réalité brûlante qui a conduit Helin à sacrifier sa vie à l’âge de 28 ans et qui me pousse à assumer de fondre de plus en plus chaque jour :

Nous, nous sommes nés dans les luttes pour les droits et les libertés menées en Turquie à partir de 1980. Nous avons sortis 23 albums pour réunir la culture populaire et la pensée socialiste. 23 albums vendus au total à plus de 2 millions d’exemplaires. Nous avons chanté les droits opprimés en Anatolie et dans le monde. Dans ce pays, tout ce qu’ont vécu ceux qui luttaient pour leurs droits, les opposants, ceux qui rêvaient d’un pays libre et démocratique, nous aussi qui chantions leurs chansons, avons vécu les mêmes choses : nous avons été mis en garde à vue, emprisonnés, nos concerts ont été interdits, la police a envahi notre centre culturel et a brisé nos instruments. Et pour la première fois, dans la Turquie de l’AKP, nous avons été mis sur la liste des “terroristes recherchés” avec récompenses en prime.

C’est la raison pour laquelle aujourd’hui, j’ai décidé, ce qui doit vous paraître surprenant, de renoncer à manger. Parce que, malgré la qualification qui a été mise sur ma tête, je ne me sens absolument pas être un terroriste.

La raison pour laquelle nous avons été mis sur cette « liste de terroristes » est la suivante : nous parlons dans nos chansons des mineurs qui sont obligés de travailler au plus bas sous terre, des ouvriers assassinés par les accidents du travail, des révolutionnaires tués sous la torture, des villageois dont on détruit l’environnement naturel, des intellectuels qui sont brûlés, des maisons détruites dans les bidonvilles, de l’oppression du peuple kurde et aussi de ceux qui résistent. Parler de tout cela, est considéré en Turquie comme du “terrorisme”. Ceux qui considèrent depuis 30 ans que le socialisme à l’échelle internationale n’est plus de mise, se trompent en pensant qu’un art comme le nôtre n’a pas de public. Nous avons donné les concerts réunissant le plus grand large public de l’histoire de la Turquie et des artistes de Turquie. Dans le stade Inönü à Istanbul, 55000 spectateurs ont chanté d’une seule voix des chants révolutionnaires. Et moi sur scène j’ai accompagné avec ma guitare cet extraordinaire chœur de 55000 personnes pour le dernier de nos concerts intitulé “Turquie indépendante”, organisé avec entrée libre, il y avait près de 1 million de personnes. Durant 4 années consécutives, nous avons invité sur notre scène les progressistes et les artistes de Turquie, et dans un nos de concert, Joan Baez est montée sur scène avec une des guitares cassées par la police dans notre centre culturel.

Le Grup Yorum a toujours été victime de la répression à l’arrivée de chacun des pouvoirs en Turquie. Mais après l’état d’urgence déclaré en 2016 par l’AKP, et l’augmentation de la pression sur toutes les catégories du peuple, des journalistes, des progressistes, des universitaires, nous avons compris qu’une répression pire encore nous attendait. Un matin à notre réveil, nous avons constaté que 6 d’entre nous avaient été mis sur la “liste des terroristes”. Mon nom figurait sur cette liste. Un guitariste qui avait participé 5 ans plus tôt à un concert qui avait regroupé plus d’un million de personnes était devenu un terroriste recherché avec récompense en prime. L’AKP au pouvoir, à chaque crise, intensifie ses agressions et s’attaque à des couches de plus en plus larges de la population.

Après la publication de cette liste, en deux ans, notre centre culturel a subi neuf assauts de la police. Pratiquement tous nos membres ont été emprisonnés au point qu’il n’y avait plus aucun membre du Grup Yorum en liberté. Nous étions donc dans l’obligation pour continuer à faire des concerts de surmonter cet interdit d’ engager de nouveaux musiciens. Nous avons ainsi organisé des concerts via internet avec des jeunes issus de nos choeurs populaires. Et parallèlement, contre ces attaques, nous avons dû faire des communiqués de presse et des pétitions. Cela n’a pas arrêté ces attaques. En février 2019, j’ai été arrêté lors d’une descente dans notre centre culturel et en mai 2019, nous avons entamé notre grève de la faim pour « la levée de l’interdiction de nos concerts, l’arrêt des assauts contre notre centre culturel, pour la libération de tous les membres emprisonnés de notre groupe et l’annulation des procès entamés contre eux, ainsi que pour que nos noms soient effacés de la liste des terroristes ». Par la suite, avec Helin Bölek, nous avons transformé notre action en grève illimitée de la faim. Cela signifiait que nous ne renoncerions pas à cette grève de la faim jusqu’à ce que nos revendications soient acceptées. Au prix même, si nécessaire, de la mort.

Pendant la durée de nos procès, Helin et moi avons été libérés mais malgré le soutien populaire et celui des progressistes, des artistes, des députés, le gouvernement a refusé d’entendre nos revendications. Aux députés qui lui rendaient visite, Helin avait répondu, “qu’ils nous promettent l’autorisation de faire un concert, et j’arrêterai la grève de la faim illimitée”. Cette promesse n’est pas venue. Et même plus, nous avons été empêchés par le gouvernement d’organiser ses funérailles conformément aux souhaits de Helin. Désormais Helin repose dans un cimetière à Istanbul, recouverte d’une robe blanche. La chambre à côté de la mienne est vide, quant à moi, qui depuis un certain temps, vit dans un lit, je ne sais pas où va aboutir mon voyage. La bataille qui se livre dans mon corps se soldera-t-elle par la mort ? Ou alors par la victoire de la vie ?

Ce que je sais avec le plus de force dans ce combat, c’est que, jusqu’à la satisfaction de nos revendications, je m’accrocherai à la vie dans cette marche vers la mort.

 Ibrahim GÖKÇEK


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