Loi Sécurité Globale : 'On m’a privé de liberté arbitrairement .

Loi Sécurité Globale : 'On m’a privé de liberté arbitrairement pendant 5 heures !'

Le 12 décembre 2020, Alexis Baudelin avocat de profession manifeste « tranquillement » à Paris contre le projet de loi Sécurité Globale. C’est là qu’il se fait violemment interpeller par des policiers de la BRAV, ces policiers à moto : « 5 heures où j’ai simplement été retenu et privé de mes libertés sans en connaître les raisons, 5 heures de détention arbitraire ! »

– Bonjour Alexis Baudelin, le 12 décembre 2020 vous manifestez contre la loi sécurité globale à Paris. Vers 15h vous êtes violemment interpellé par des policiers à moto. Pouvez-vous nous donner des détails de l’interpellation ?

A.B : J’étais dans le cortège aux côtés de camarades avec lesquels je discutais, et alors que nous avancions tranquillement, nous voyons des charges de CRS de part et d’autre du cortège. Nous sommes surpris car rien ne justifiait ces charges, la foule n’était pas hostile, il n’y avait pas d’insultes ni de projectiles, pas même la constitution d’un moindre black block. Je me retrouve progressivement au plus près de ces charges de CRS, je m’adresse aux fonctionnaires plusieurs fois pour leur demander pourquoi ils nous provoquent.

Puis une nouvelle charge vient de ma droite et un groupe de voltigeurs de la BRAV-M se détachent en fonçant sur moi. Ils m’enserrent par le cou et m’extirpent du cortège. Je leur montre que suis coopératif puis l’un d’eux dit: « allez, on l’interpelle! » Je réponds : « pourquoi vous m’interpellez? pour quel motif »?. Ils ne me répondent pas. Ils tentent de me prendre un drapeau noir que j’avais sur moi, je leur dit de me le laisser car il m’appartient que c’est du vol ce qu’ils sont en train de faire. Ils finissent par me le laisser en se disant surement que ça pourrait constituer une pièce à conviction pour la procédure.

L’un des voltigeurs décide toutefois de me menotter, je lui demande pourquoi il me met les menottes, que je n’ai pas de raisons d’être menottées puisque je suis calme. L’utilisation des menottes obéit à un cadre très précis : si la personne est dangereuse pour elle-même ou pour autrui ou s’il y a un risque de fuite. Je ne correspondais à aucune de ces catégories.

Je suis resté 45 minutes en marge de la manifestation avec d’autres interpellés, à aucun moment je n’ai su pour quelles raisons on m’avait interpellé alors que je l’ai demandé à plusieurs reprises. Puis au bout de 45 minutes je suis placé avec d’autres manifestants dans un bus, direction le commissariat du 18ème arrondissement. Seule une partie d’entre nous descendent à ce commissariat, je repars avec d’autres interpellés (une dizaine) en direction du commissariat du 14ème arrondissement où je descend, reste une heure puis remonte dans le bus direction le commissariat du 13ème arrondissement. Arrivé dans ce dernier commissariat, il s’écoule un certain moment puis un officier de police judiciaire vient me voir et m’annonce que je peux prendre mes affaires et partir.

Entre mon interpellation à 15h00 et à ma sortie du commissariat du 13ème arrondissement, il s’est écoulé 5 heures, 5 heures sans n’avoir jamais été placé en garde-à-vue, 5 heures où j’ai simplement été retenu et privé de mes libertés sans en connaître les raisons, 5 heures de détention arbitraire !

– Vous avez pu filmer l’interpellation avec une caméra GoPro. Pourquoi étiez-vous muni de cet appareil ?

A.B : Lorsque je vais en manifestation, j’accroche sur mon épaule une caméra-piéton GoPro qui me sert lorsque la situation se tend. C’est pour me protéger et pour protéger les autres. Au début des charges de CRS, j’ai allumé la GoPro et j’ai donc pu filmer l’intégralité de la scène de mon interpellation. Les voltigeurs de la BRAV se sont rendus compte que j’avais une caméra en train d’enregistrer, ils l’ont recouverte avec mon écharpe puis ont fini par l’éteindre.

– Leur avez-vous signalé que vous étiez avocat ?

A.B : Non je ne leur ai pas signalé que j’étais avocat sur le moment, car je savais à ce moment là que tout ce qui se passait allait me servir pour dénoncer les abus que j’étais en train de subir. Au moment de contrôler mon identité, je pense qu’ils s’en sont rendus compte assez rapidement, qu’ils avaient commis une erreur et que ça n’allait pas en rester là.

– Vous avez été détenu au commissariat du 13e arrondissement pendant 5 heures. Arrivé dans leurs locaux vous ont-ils notifié le motif de votre interpellation ?

A.B : Puisque je n’ai pas été placé en garde-à-vue j’étais hors de toute procédure légale et je n’ai pas pu connaître les motifs de mon interpellation. On m’a juste privé de liberté arbitrairement pendant 5 heures !

– Quel était selon vous le réel motif de l’interpellation ?

A.B : Je pense que la police avait reçu l’ordre ce jour là d’impacter les manifestants, de les dominer, les terroriser par des charges intempestives et d’interpeller préventivement toute personne qui avait une tête qui ne leur revenait pas. J’ai sûrement été interpellé parce que je portais un drapeau noir. Si ce drapeau a une symbolique, il n’est en rien illégal de l’arborer. On a voulu me prêter des intentions que je n’ai pas, c’est tout le caractère insidieux de la fameuse infraction du « groupement en vue de » qui permet d’interpeller n’importe qui même s’il n’a rien commis au simple motif que certains objets pourraient essentialiser chez lui des intentions (bienvenue dans les pires dystopies)

– Un recours judiciaire à l’encontre de ces policiers est-il possible ? Et si oui, allez-vous engager des poursuites ?

A.B : Oui j’ai d’ores et déjà porté plainte contre X et contre le préfet Lallement notamment pour ma détention arbitraire. Nous sommes plus d’une trentaine de manifestants du 12 décembre à avoir déposé plainte aujourd’hui. J’ai également adressé une lettre à la Défenseur des Droits.

– Qu’est ce qui pose problème selon vous dans la future loi Sécurité Globale ?

A.B : Tout! C’est une loi sécuritaire et liberticide passée en urgence dans un contexte de crise sanitaire où les gens ne sont pas à même de se mobiliser et de s’opposer à la diminution de leurs libertés. Je renvoie à l’excellent livre de mon confrère Arie Alimi à ce sujet.

Tout! Car cette loi c’est un pas de plus vers la privatisation de la police (une police non plus au service du peuple mais d’entreprises de sécurité et de leurs actionnaires), la légitimation de la mise en place des drones, l’extension de la vidéo-surveillance, la porte ouverte à la reconnaissance faciale et bien sûr l’interdiction de diffuser des images de policiers qui conduira nécessairement à des interpellations préventives de toute personne qui serait en train de les filmer (y compris en manifestation). J’ai bien dit dystopie?

– Pourrons-nous dans un avenir proche continuer à manifester paisiblement sans être inquiété d’être interpellé selon vous ?

A.B : Ça fait plus deux ans qu’on ne peut plus manifester sans être inquiété, sans recevoir de lacrymogène, des coups de matraque, sans prendre le risque d’être interpellé et de passer 48h dans une cellule immonde sans motif valable. Et tout le monde est concerné, toute forme d’opposition au gouvernement en place ne reçoit que pour seule réponse le mépris quand ce n’est pas la répression.

La classe qui nous gouverne a perdu notre consentement, il ne lui reste donc plus que la coercition pour nous imposer son discours.

J’ai envie de croire qu’un jour on pourra à nouveau manifester paisiblement, mais pas avant d’avoir mis un sérieux coup d’arrêt dans la machine sécuritaire et d’avoir renversé l’idéologie qui la sous-tend.

– Enfin, avez-vous gardé des séquelles physiques ou psychologiques de cette violente interpellation ?

A.B : Je ne suis pas choqué mais au contraire d’autant plus déterminé à être sur le terrain et à me battre pour nos libertés fondamentales. Cela donne d’autant plus de sens au métier d’avocat que j’exerce.

Merci Alexis Baudelin.


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