Dans la mobilisation le 17 octobre à Paris, les manifestants tentent de faire entendre une multitude de "ras-le-bol", malgré les violence
Plusieurs milliers de manifestants ont défilé samedi entre la place de la République à la place de Clichy. Tout au long des plus de trois kilomètres du tracé, ils ont crié des revendications diverses, alors que des affrontements avec la police et des pillages secouaient la capitale.
Grimpée sur un plot en béton, en équilibre sur la pointe des pieds, Lorie tend le plus haut possible sa pancarte. "Et là, Macron, tu la vois mieux ma colère ?", proclame le bout de carton. Sur le côté droit, en tout petit, la vendeuse originaire d'Asnières (Hauts-de-Seine) a gribouillé un cœur brisé. "Voilà, c'est mon état d'esprit du moment : du chagrin. Du chagrin, parce qu'on n'est pas respectés", lâche la mère de famille de 42 ans, divorcée, "deux enfants à charge" et "payée à pleine plus que le smic".
Cette grande journée de manifestation du samedi 17 octobre, émaillées de violences, de dégradation et d'affrontements avec les forces de l'ordre dans plusieurs villes de France, il y a bien deux mois que Lorie, cheveux longs jusqu'aux épaules, l'a cochée dans son agenda. "J'ai même décalé exprès l'anniversaire de la dernière", raconte-t-elle, en remontant le boulevard Magenta, à Paris, à touche-touche avec les autres manifestants. Positionné derrière la rubalise, un policier souffle : "La foule est impressionnante." Dans la soirée, le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a donné le chiffre de 110 000 manifestants dans la capitale, et environ 550 000 en France. Les organisateur faisant état de 800 000 participants dans tout le pays.
Dès 14 heures, la place de la République, point de départ du cortège, était pleine à craquer. Si pleine qu'ordre a fini par être donné de ne plus laisser rentrer personne. Le cortège n'est pas encore parti et des affrontements éclatent aux abords entre des centaines de personnes et les forces de l'ordre. Jets de projectiles, tirs de grenades lacrymogènes, véhicules incendiés...
Mais soudain, une clameur : "Il y a une brèche rue Lucien-Sampaix !", crie un jeune homme, qui montre du bras la direction. Au milieu de la rue René-Boulanger, un groupe de 30 lycéens débarquent sous les applaudissements, les clameurs et une Marseillaise. Sur le trottoir, Marie-Thérèse, 78 ans, en est presque émue. "A leur âge, j'ai fait Mai-68, j'ai bloqué mon école d'assistantes sociales, raconte la retraitée qui tape dans ses mains. Je les trouve encore plus éclairés que nous à l'époque. Ils sont tout à fait conscients des enjeux."
Céline et Benoît sont aussi venus "en soutien à la jeunesse". Sur leurs pancartes, le message, écrit au feutre, est clair : "Des moyens pour nos gamins", "fier de nos enfants". "On est parents d'ados tous les deux. Quand vos enfants de 15-16 ans vous disent qu'ils ne croient pas en l'avenir, je vous promets que ça prend aux tripes. Qu'est-ce qu'on peut leur répondre ?", interroge la mère de famille de 51 ans.
Dans la foule, compacte, c'est un large éventail de métiers et de revendications qui s'exprime. Pour les lycéens et les étudiants bien sûr, mais aussi sur le prix des carburants, le pouvoir d'achat, les techniques de maintien de l'ordre, la montée de l'extrême droite... Irina, CPE dans l'Oise, veut dénoncer un "ras-le-bol de plein de trucs". Enis, 18 ans, cherche un travail "dans n'importe quel domaine". "Mais personne ne me répond", lâche-t-il. Il voudrait s'acheter une voiture, "mais avec quel argent ?" Sofiane, 23 ans, agent de sécurité à Courbevoie (Hauts-de-Seine), voudrait enfin avoir son appartement, mais "c'est juste pas possible".
Clémence avait plein d'idées de slogans en vue de cette manifestation. La Caennaise de 27 ans a finalement choisi celui-ci : "Moins de cabinets de conseil, plus de cabinets médicaux". "J'ai eu des problèmes de santé, et j'ai constaté ce que c'était de ne plus avoir les moyens de bien soigner les gens. Quand l'Etat ouvrira les yeux ?", se demande cette employée dans les ressources humaines.
Tout le long des 3,6 kilomètres de marche, jusqu'à la place de Clichy, point final de la manifestation, la même colère. Chacun a son histoire, mais on se rejoint sur tout un tas de problèmes. Sur le tracé, la vitrine d'un centre de soins a justement été rebaptisée. A l'aide de peinture, l'écriteau "urgences sanitaires" est devenu "urgence sociale".
"C'est pas contre, c'est pour"
Chez Dynastie 7, magasin de costumes pour hommes, un vendeur filme discrètement à travers la vitrine. Au niveau de la gare du Nord, des touristes stoppent net leurs valises à roulettes pour observer le cortège. "C'est contre quoi ?", demande un couple d'Irlandais. "C'est pas contre, c'est pour. Pour un avenir. Un avenir meilleur", répond une lycéenne.
Toute la journée, en marge du cortège, des centaines de personnes, cagoulées, vêtues de noir, ont joué au chat et à la souris avec les forces de l'ordre ou les ont affrontées. Autour de la place de la République, les policiers ont répondu aux jets de projectiles par des tirs de gaz lacrymogène et des charges ou encore en utilisant des canons à eau. La préfecture de police de Paris a été claire : interdiction de s'approcher des lieux de pouvoir comme l'Elysée et Matignon. Cela n'a pas empêché deux cortèges sauvages de se former. Des manifestants sont également parvenus à se rassembler en fin d'après-midi dans le bas des Champs-Elysées. Et, dans les rues de Paris, des vitrines de magasins ont été brisées et des commerces, pillés, voire incendiés.
Carrefour Barbès-Rochechouart et boulevard de Clichy. Barbichette tressée, béret sur la tête, Franck est venu exprès à Paris depuis la Somme. Il vient de recevoir une vidéo de ses copains, restés dans sa Picardie. "Ils sont sur un rond-point, table de camping, glacière, comme à l'époque des gilets jaunes", décrit-il. "Ça avait commencé comme ça, pas vrai ?", veut-il rappeler. "On verra bien...", pense Enis, en s'apprêtant à quitter le cortège. Des copains nous ont dit que ça ne servait à rien de venir. Mais si, ça sert. Moi, des Enis, j'en ai vu des milliers aujourd'hui."
Par: Raphaël Godet
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