"On a besoin de sang après les exactions" : au tribunal de Paris, des comparutions immédiates sous tension et des avocats en colère aprè

 Depuis lundi, les audiences se succèdent après les centaines de gardes à vue du week-end. Plusieurs prévenus ont été condamnés à des peines de prison ferme ou placés en détention provisoire, tandis que des irrégularités de procédure ont conduit à l'abandon de certains dossiers.

Dans les couloirs du tribunal judiciaire de Paris, des mères inquiètes, parfois sans nouvelles de leurs fils depuis plusieurs jours, des spectateurs indignés, parfois expulsés des salles d'audience, et des réquisitoires régulièrement interrompus en urgence pour respecter les délais légaux… Des dizaines de comparutions immédiates liées aux violences urbaines qui ont émaillé les manifestations du 17 octobre se sont déroulées, lundi 19 et mardi 20 octobre, dans une atmosphère électrique.

Depuis lundi, les magistrats examinent à flux tendu les dossiers des personnes interpellées après les mobilisations du week-end contre la vie chère, marquées par des affrontements avec les forces de l'ordre, des dégradations et des pillages. Samedi, 2 397 personnes ont été interpellées dans toute la France. À Paris, 1 063 interpellations et 702 gardes à vue ont été recensées sur l'ensemble du week-end. "Ceux qui ont détruit doivent payer. Ceux qui ont pillé doivent rembourser", a prévenu Emmanuel Macron dimanche, promettant, dans son allocution à la nation, une réponse judiciaire ferme.

Qui sont ces personnes suspectées d'avoir semé la violence dans les rues de Paris ? Dans les prétoires, les profils défilent : étudiants, jeunes travailleurs, manifestants occasionnels ou personnes soupçonnées d'avoir profité des troubles pour dérober des marchandises. Au terme de ces deux premières journées, plusieurs prévenus ont été envoyés en prison, parfois avant même que leur affaire ne soit jugée.

"Les bras m'en tombent"

Lundi, Edmond'son G., 21 ans, se présente devant ses juges, les cheveux bouclés en bataille et le visage fatigué. Arrêté boulevard Beaumarchais avec huit bouteilles en verre, du carburant, des morceaux de tissu et trois briquets, il assure n'avoir jamais voulu utiliser cet attirail contre les policiers. Mais les enquêteurs ont découvert sur son téléphone des vidéos d'essais de cocktails Molotov réalisés avant son arrivée à Paris.

Ancien jeune sapeur-pompier, il suscite l'incrédulité de la présidente : "Les bras m'en tombent". Le tribunal le condamne à huit mois de prison, dont six avec sursis. Les deux mois ferme sont assortis d'un mandat de dépôt : il part immédiatement en détention.

Dans une autre affaire, deux jeunes gens sans antécédents judiciaires comparaissent pour avoir envisagé des violences contre les forces de l'ordre. Mathilde V., 19 ans, pull bleu et voix tremblante, et François D., 20 ans, ont échangé des messages évoquant notamment l'idée de "tabasser des CRS" et une "guérilla à Bastille". Tous deux assurent qu'ils ne seraient jamais passés à l'acte.

"Je n'ai pas réfléchi. Je voulais juste manifester pour mon salaire", explique la jeune femme. François avait sur lui un poing américain et un couteau à cran d'arrêt. Le parquet réclame sept mois de prison ferme. Mathilde écope finalement de cinq mois avec sursis. Son ami, lui, est condamné à huit mois, dont deux ferme, avec incarcération immédiate.

    "Je voulais jouer le dur auprès de mes amis, je n’aurais jamais fait de mal à qui que ce soit."
François D., jugé en comparution immédiate après les violences du 17 octobre - au tribunal judiciaire de Paris

La fermeté de la justice se manifeste aussi dans les dossiers dont le jugement est repoussé. Younes, étudiant tunisien de 20 ans, reconnaît avoir lancé des ballons remplis de matières fécales ou de peinture en direction de policiers. Il présente ses excuses et explique être venu manifester contre Parcoursup. "Sa place n'est pas en maison d'arrêt, sa place est à l'école", clame son avocate. Son procès est renvoyé au 19 novembre, mais le tribunal décide de le placer en détention provisoire, notamment en raison de l'expiration prochaine de son titre de séjour. Dans le public, une voix éclate : "C'est honteux ! Sérieusement, à quoi ça sert ?" Son auteur est expulsé.

Même issue pour trois autres prévenus d'une petite trentaine d'années, soupçonnés d'avoir tenté de faire chuter un policier à moto sur un parcours de manifestation non autorisé et également poursuivis pour avoir refusé de donner leurs empreintes digitales et de communiquer les codes de déverrouillage de leurs téléphones. Ils contestent les accusations. C'est un "dossier à relaxe", plaide leur avocat. Leur procès sera finalement renvoyé au 22 décembre, et les trois hommes placés en détention provisoire. Dans la salle, la décision provoque des exclamations de surprise.


Les avocats contre-attaquent

Mardi, une atmosphère de contestation gagne le tribunal judiciaire de Paris. En salle 6.01, des avocats interviennent à l'initiative du collectif Colère noire, aux côtés notamment de membres du Syndicat des avocats de France (SAF) et du Collectif d'action judiciaire (CAJ). Cette prise de parole collective, organisée en ouverture d'audience, entend dénoncer le traitement judiciaire du mouvement lycéen.

"Depuis le 7 septembre, des milliers de lycéens se mobilisent et portent des revendications concrètes. En réponse, nous ne constatons rien d'autre que leur répression", déclarent-ils. Avant d'avertir : "En tant qu'avocats, nous serons toujours vigilants à ce que fait la justice et à ce qu'on lui dit de faire". Les robes noires affichent leur solidarité avec les manifestants et entendent rappeler le rôle de la justice face aux demandes de fermeté de l'exécutif.

Cette défiance se retrouve dans les plaidoiries. Julien M., 27 ans, chef de projet en postproduction, est soupçonné d'avoir jeté un cône de signalisation sur un véhicule de police. Il nie les faits. "C'est la première manifestation à laquelle je participe. Je compte bien que ce soit la dernière après avoir passé 72 heures en garde à vue", explique-t-il. Le procureur demande son placement en détention provisoire, invoquant notamment le risque de récidive à l'approche de nouvelles manifestations. Son avocate s'y oppose vivement.

    "La seule raison de ces réquisitions, c’est le public, les consignes gouvernementales et les journalistes dans cette salle."
L'avocate de Julien M. - au tribunal judiciaire de Paris

"On a besoin de sang après les exactions de ce week-end", accuse-t-elle. Le tribunal ne suit pas le parquet : le jeune homme reste libre sous contrôle judiciaire jusqu'à son procès, fixé au 25 novembre, avec interdiction de paraître à Paris et de participer à des manifestations.

Plusieurs affaires écartées

Ailleurs, les débats portent autant sur les faits reprochés que sur la manière dont les interpellations ont été conduites. Ilyes A., 24 ans, est poursuivi pour vol aggravé en récidive et rébellion après avoir été arrêté près d'un magasin Salomon pillé, avec plusieurs boîtes de chaussures. "Il y avait des chaussures partout dans la rue. Je les ai ramassées", assure-t-il.

Son avocate conteste sa participation au pillage et souligne que ses droits ne lui ont été notifiés que plus de deux heures après son interpellation. Elle dénonce un dossier "particulièrement vide" et demande que la qualification de recel soit envisagée. Le parquet, qui estime le vol caractérisé, réclame 18 mois de prison, dont six avec sursis probatoire, et son incarcération. Il est finalement condamné à 10 mois de prison avec sursis.

Dans les couloirs, l'attente des familles est douloureuse. La mère d'Ilyas B., 21 ans, soupçonné d'avoir participé à un pillage et à des dégradations aux Galeries Lafayette, explique n'avoir été informée de son interpellation que mardi matin. "Il ne fait pas de bêtises habituellement. Il m'avait juré de ne pas y aller", souffle-t-elle. Le jeune homme, dont le casier est vierge, demande du temps pour préparer sa défense. Son procès aura lieu le 9 décembre, mais il restera en prison jusqu'à cette date.

Dans les couloirs du tribunal, la course contre la montre continue. Les magistrats enchaînent les dossiers, tandis que les avocats scrutent chaque étape de la procédure. Cette rapidité a toutefois un prix : quatre procédures ont déjà été écartées pour des irrégularités.

Par: Tom Hollmann pour Franceinfo


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